Quand un adulte regarde un bébé de moins de six mois et que le bébé le regarde, si l'adulte tourne soudain la tête dans une autre direction, avec les yeux ouverts, le bébé tourne la tête dans la même direction. Il suit le regard de l'adulte. "Je veux voir ce que tu regardes" semble dire le bébé, "ce que tu regardes m'intéresse au plus haut point".[...] Un enfant d'un an ne cherche pas à regarder dans la direction vers laquelle un adulte tourne la tête alors qu'il a les yeux fermés. Le bébé sait que fermer les yeux empêche de voir. Mais si la personne adulte se met un bandeau sur les yeux, et tourne la tête dans une autre direction, le bébé va regarder dans cette direction. Il ne sait pas encore qu'un bandeau sur les yeux empêche de voir [...].Mais si on met un bandeau sur les yeux du bébé, il réalise que le bandeau l'empêche de voir. Alors, lorsqu'un adulte portera un bandeau sur les yeux, il se comportera avec lui de la même manière qu'il se comporte avec un adulte qui ferme les yeux.
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Apprentissage de l'oubli...
Je vous disais que les enfants avaient de grandes facilités à apprendre de nouvelles langues. Mais à partir de l'âge de sept ans, cela devient beaucoup plus difficile. L'adaptation à l'autre par l'intermédiaire de la langue, est devenu si étroite, qu'elle représente un obstacle à l'appropriation d'une nouvelle langue. Et il en est un peu de même de la capacité de reconnaissance des visages. [...] Des bébés âgés de six mois sont capables de distinguer un grand nombre de visages différents. Mais dès l'âge de trois mois, leur capacité de reconnaissance a déjà commencé à se focaliser sur les caractéristiques des visages auxquels ils sont fréquemment exposés. A partir de neuf mois, un bébé élevé en Chine par exemple, ne fait plus la distinction entre plusieurs visages d'enfants européens s'il n'y a pas été exposé. Ces visages vont avoir tendance, pour lui, à tous se ressembler. Et ainsi, la population humaine qui nous entoure pendant notre petite enfance, nous apparaîtra composée de personnes toutes singulières, uniques, particulières, à nulle autre pareille, alors que des visages issus de populations différentes par certaines de leurs caractéristiques physiques, auront tendance à être appréhendés comme étant composés de personnes identiques, interchangeables, favorisant ainsi les stéréotypes, les généralisations, les stigmatisations, les discriminations sur des critères de différence physiques ou culturelle.Et il en est de même au niveau du langage parlé. Le petit enfant s'appropriera sa langue, et non seulement il ne comprendra pas la signification des autres langues, mais il aura tendance progressivement à ne plus les considérer comme des langues, voire à les considérer comme des bruit. D'où l'expression des grecs de l'antiquité pour désigner les étrangers, les "barbares". Il leur semblait que les étrangers ne savaient pas parler. Qu'ils n'avaient pas de langue mais seulement la capacité d'articuler des sons forcément sans signification puisque ce n'était pas du grec : "bar-bar-bar-bar-bar".L'oubli est une dimension essentielle de l'apprentissage. Et pour cette raison, tout apprentissage, toute éducation, devrait être aussi un apprentissage de la richesse de ce que nous avons perdu en nous appropriant l'univers culturel qui nous entoure.
Jean-Claude AMEISEN, France Inter, Sur les épaules de Darwin, 24/11/2012.
Amour aveugle...
Ce qu'une maman peut faire pour son enfant aveugle peut s'exprimer simplement : lui donner naissance une seconde fois. C'est ce que la mienne fit pour moi. Mon seul travail à moi, était de m'abandonner à elle, de croire ce qu'elle croyait, de me servir de ses yeux chaque fois que les miens me manquaient. A la compétence, elle a ajouté l'amour, et l'on sait bien que cet amour là dissout les obstacles mieux que le feraient toutes les sciences. [...] La cécité est un obstacle, mais ne devient une misère que si l'on y ajoute la sottise. [...] Il existe pour un enfant aveugle une menace plus grande que toutes les plaies, et bosses, que toutes les égratignures et que la plupart des coups, c'est l'isolement à l'intérieur de lui-même. Pour éviter cette tragédie, il suffit, je le répète, que les voyants ne s'imaginent pas que leur manière de connaître l'univers est la seule.
Jacques LUSSEYRAN (1953), Et la lumière fut. La table ronde.
Cité par Jean-Claude AMAISEN, France Inter, Sur les épaules de Darwin, 24/11/2012.
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