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Yuval Noah Harariensis - Episode 1...

Petit exercice critique de (quelques) critiques du fameux livre Sapiens, une brève histoire de l'humanité de Yuval Noah Harari...
Je classe cet essai (avec son second opus Homo Deus) parmi les meilleurs (disons les 20) qu'il m'ait été donné de lire.
Cherchant à me rassurer sur la justesse de cette impression, je suis allé voir un peu quels sont les arguments de ceux qui ne partagent pas cet avis.
Ce blog est né du rejet des travers (quasi) systématiques du web : conformisme, sectarisme, agressivité, diffamation, etc. Les critiques qui suivent ne font hélas, pour la plupart, que confirmer ce lieu commun...

Cas #1 - La critique idéologique...

Camarades exterminateurs...

[...] [Les nazis] ont submergé les Allemands de cet alcool de la camaraderie auquel aspirait un trait de leur caractère, ils les y ont noyés jusqu'au délirium tremens. Partout, ils ont transformé les Allemands en camarades, les accoutumant à cette drogue depuis l'âge le plus malléable [...] et ils ont, se faisant, éradiqué quelque chose d'irremplaçable que le bonheur de la camaraderie est à jamais impuissant à compenser. 
La camaraderie est partie intégrante de la guerre. Comme l'alcool, elle soutient et réconforte les hommes soumis à des conditions inhumaines. Elle rend supportable l'insupportable. Elle aide à surmonter, la mort, la souffrance, la désolation. Elle anesthésie. Supposant l'anéantissement de tous les biens qu'apporte la civilisation, elle console de leur perte. Elle est sanctifiée par de terrifiantes nécessités et d'amers sacrifices. Mais séparée de tout cela, recherchée et cultivée pour elle-même, pour le plaisir et l'oubli, elle devient un vice. Et qu'elle rende heureux pour un moment n'y change absolument rien. Elle corrompt l'homme [...]. Elle le rend inapte à une vie personnelle, responsable et civilisée. Elle est proprement un instrument de décivilisation. 
[...] La camaraderie annihile le sentiment de la responsabilité personnelle, qu'elle soit civique ou, plus grave encore, religieuse. L'homme qui vit en camaraderie est soustrait aux soucis de l'existence, aux durs combats pour la vie. [...] Il n'est plus soumis à la loi impitoyable du "chacun pour soi" mais à celle, douce et généreuse, du "tous pour un". Prétendre que les lois de la camaraderie sont plus dures que celles de la vie civile et individuelles est un mensonge des plus déplaisants. [...] Elles ne se justifient que pour les soldats pris dans une guerre véritable, pour l'homme qui doit mourir : seule la tragédie de la mort autorise et légitime cette monstrueuse exemption de responsabilité. 
[...] Beaucoup plus grave encore, la camaraderie dispense l'homme de toutes responsabilités pour lui-même, devant Dieu et sa conscience. Il fait ce que tous font. Il n'a pas la choix. Il n'a pas le temps de réfléchir [...]. Sa conscience, ce sont ces camarades : elle l'absout de tout, tant qu'il fait ce que font les autres.
Puis les amis prirent le vase
Et tout en déplorant les tristes voies du monde
Et ses amères lois
Ils jetèrent l'enfant au pied de la falaise.
Pied contre pied, soudés, ils se tenaient ainsi
Sur le bord de l'abîme
Et en fermant les yeux ils le précipitèrent.
Plus que son voisin nul n'était coupable.
Ils jetèrent de la terre
Et des pierres Dessus
Ces vers sont signés de l'écrivain communiste Bertolt Brecht, et ils se veulent élogieux. Là comme sur bien des points, communistes et nazis sont d'accord. 
[...] La camaraderie implique inévitablement la stabilisation du niveau intellectuel sur l'échelon inférieur, celui que le moins doué peut encore atteindre. La camaraderie ne souffre pas la discussion : c'est une solution chimique dans laquelle la discussion vire aussitôt à la chicane et au conflit, et devient un péché mortel. C'est un terrain fatal à la pensée, favorable aux seuls schémas collectifs de l'espèce la plus triviale et auxquels nul ne peut échapper, car vouloir s'y soustraire reviendrait à se mettre au ban de la camaraderie. 
[...] "Nous" étions un être collectif, et d'instinct, avec toute la lâcheté, toute l'hypocrisie intellectuelles de l'être collectif, "nous" ignorions ou refusion de prendre au sérieux ce qui aurait pu menacer notre euphorie collective. 
[...] Cette camaraderie [..] tant vantée, est un abîme diabolique des plus périlleux. Les nazis savaient bien ce qu'ils faisaient en l'imposant à un peuple entier comme forme normale d'existence. Et les Allemands, si peu doués pour la vie individuelle et le bonheur individuel, étaient terriblement prêts à l'accepter, à échanger les fruits haut perchés, délicats et parfumés de la dangereuse liberté, contre cet autre fruit qui, juteux et luxuriant, pend à portée de leur main : le fruit hallucinogène d'une camaraderie généralisée, globale, avilissante. [...] On y est si heureux, et pourtant on n'y a plus aucune valeur. On est si content de soi, et pourtant d'une laideur sans bornes. Si fier, et d'une abjection infra-humaine. On croit évoluer sur les sommets alors qu'on rampe dans la boue. Aussi longtemps que le charme opère, il est pratiquement sans remède.
Sebastian HAFFNER, Histoire d'un allemand. Souvenirs (1914-1933)
Actes Sud, 2003, p. 416 à 422. 

Le communautarisme, qu'il soit social, national, religieux, culturel, ethnique, est je crois bien, l'autre nom de cette camaraderie destructrice dont nous parle Sebastian Haffner...


Deux poids, deux mesures...

La chute du communisme a supprimé "l'ennemi" qui faisait peur aux riches et en limitait donc la rapacité. C'est cette pression qui a conduit bien des dirigeants comme Bismark, Churchill ou Roosevelt, qui étaient de grands bourgeois, à prendre de mesures sociales pour tempérer les excès du capitalisme ; le rendant plus acceptable par les peuples, ils en ont assuré la survie. 
Depuis 1989, l'ultralibéralisme se retrouve dans une situation de monopole contre nature, comme le souligne Lester Thurow : "Comment un système qui croit à la nécessité de la concurrence pour rendre les entreprises  efficaces pourrait-il lui-même s'adapter au changement et conserver son efficacité s'il n'a plus de concurrent ?"
Olivier BERRUYER, Les faits sont têtus, Les arènes, 2013, p. 98.

Positivisme...

[...] Si "le coût humain du régime soviétique a été énorme et insupportable", le totalitarisme de l'URSS ne peut être assimilé à celui de l'Allemagne nazie. En effet, selon [Eric J. Hobsbawm], "l'un des pires régimes de la planète a joué un rôle positif sur la scène mondiale" car pour commencer, il a incarné pour des millions de gens, malgré sa nature réelle, l'espoir d'une société juste et fraternelle, il a ensuite contribué fortement à la défaite nazie, puis stimulé les pays capitalistes dans leurs politiques sociales et, enfin, il a servi de point d'appui aux mouvements de libération du tiers monde.

Vieux sages...

Le XXe siècle était celui des repères idéologiques, communisme et christianisme. Ces deux transcendances ont aujourd'hui disparu, ou presque. A présent, plutôt que de chercher du sens "au-dessus", on se contente de regarder autour de soi. Cette "horizontalité" débouche sur une société d'individus isolés et déboussolés. Jean-Louis SERVAN-SCHREIBER. 
[Pendant les] Trente Glorieuses [...], les gens étaient persuadés que leurs enfants vivraient mieux qu'eux-mêmes. Pauvre, mais reposant sur l'idée de progrès, la société laissait naturellement la place aux jeunes. Jusqu'à ce que la crise économique et l'effondrement des valeurs remettent en question ces schémas établis. François de CLOSETS.
Propos recueillis par Vincent OLIVIER, L'Express, 11/2012, p. 99.

Partage trop rare...

Par des méthodes différentes, les systèmes de partage se fondent sur l'idée que les biens que la nature nous offre doivent être accessibles à tous, y compris parce que si j'en prive mes semblables, je pourrais en être à mon tour privé. Généralement, se raisonnement n'est guère explicite, il est intégré dans les cultures, parfois jusque dans le langage. Ainsi, dans certaines langues africaines, le mot "je" n'existe pas. On ne peut donc pas dire "je mange", mais nécessairement "nous mangeons". 
[...] Aussi humains et éthiquement remarquables soient-ils, la solidarité et le partage ont un défaut. Ils ne peuvent qu'être des systèmes de gestion défensive de la rareté, en aucun cas une solution à celle-ci, car ils ne permettent pas son dépassement. Partager des biens rares signifie en effet partager la pénurie, la rendre encore plus insurmontable. 
[...] La solidarité et le partage rendent impossible l'apparition spontanée d'un surplus, d'une richesse supplémentaire à économiser et à investir. Ou alors il faut aller chercher ce surplus par la coercition et la violence, comme ce fut le cas dans les systèmes communistes modernes [...].

L'origine des systèmes familiaux - Emmanuel Todd

Où Emmanuel Todd explique et anticipe l'histoire politico-économique moderne de tous les peuples à travers leurs structures familiales à l'époque pré-industrielle, remet en cause certains principes fondamentaux de la science anthropologique formalisée en particulier par Claude Lévi-Strauss, et en déduit que les structures familiales occidentales, dites "modernes", sont en réalité les mêmes qu'au paléolithique, et par la-même, que les structures communautaires ou patriarcales, considérées comme archaïques, sont des évolutions récentes et logiques...

10 points clefs qui font réfléchir...
1. Dans la plupart des pays où avait eu lieu une révolution communiste endogène (Russie, Chine, Yougoslavie, Vietnam) ainsi que dans la plupart des régions où le vote communiste était fort dans le cadre d'un système démocratique (Italie centrale, Finlande du Nord), on pouvait identifier en milieu paysan traditionnel une forme anthropologique spécifique, la famille communautaire, associant [...] un père et ses fils mariés. Page 13. 
2. Dans L'illusion économique, j'ai expliqué le conflit entre deux types de capitalisme par la persistance de valeurs anthropologiques héritées du fond paysan. Le capitalisme ultra-libéral anglo-saxon, passionné de court terme, de profit et de consommation, reflète les valeurs de mobilité de la famille nucléaire absolue. Les capitalisme japonais et allemand, attachés à l'investissement technologique, au long terme et à la production, reproduisent, dans le contexte de la globalisation économique, les valeurs de continuité de la famille souche. Page 14.
3. [...] L'une des certitudes auxquelles je suis arrivé est que l'Europe, placée sur la périphérie de l'Ancien Monde, est sur le plan familial un conservatoire de formes archaïques, et que nous sommes restés, pour ce qui concerne l'organisation anthropologique, assez proche de la forme originelle. C'est parce que nous avons échappé à des évolutions paralysantes pour le développement technologique et économique que nous avons été, durant une brève période, en tête de la course au développement, bien que nous n'ayons, nous autres Occidentaux, inventé ni l'agriculture, ni la ville, ni le commerce, ni l'élevage, ni l'écriture, ni l'arithmétique. Page 15. 
4. Les généralisations anthropologiques n'ont jamais été capable d'intégrer à leurs modèles les Européens, apparemment dispensés par leur réussite économique de prendre place dans une loi englobant l'ensemble de l'humanité. Page 22. 
5. Soit deux traits mutuellement exclusifs, A et B, représentés sur une carte. Si le trait B occupe une zone centrale d'un seul tenant et si le trait A est réparti dans plusieurs zones séparées périphériques, il est probable que le trait B a été une innovation qui s'est diffusé vers la périphérie. Les zones caractérisées par le trait A représentent l'implantation résiduelle d'un trait antérieurement prédominant sur l'ensemble de l'espace cartographié. Page 24. 
6. L'agriculture s'est elle-même répandue selon un processus de diffusion qui n'a laissé subsister la chasse et la cueillette que dans des zones résiduelles périphériques. Page 30.  
7. L'innovation patrilinéaire et communautaire a en réalité fini par casser le processus de développement là où elle s'est imposée, parce qu'elle a aboutit dans sa phase finale à un abaissement du statut de la femme qui a diminué le potentiel éducatif de la population concernée. Page 28. 
8. L'absence de règle n'apparaît plus comme le résultat d'une implosion mais comme un état ancien. Avant l'égalité et l'inégalité, il y avait l'indifférence à la question de l'égalité. Avant l'autorité et la liberté, il y a l'indifférence à la question de l'autorité. Page 65. 
9. La sédentarisation ne s'identifie pas au passage à l'agriculture. Les historiens du Moyen-Orient admettent désormais qu'elle a précédé la domestication des plantes [...]. Réciproquement, l'agriculture n'implique pas une sédentarisation définitive. La technique du brûlis suppose un déplacement du groupe au bout de quelques années d'exploitation du groupe. Page 74. 
10. La distribution géographique [dans le monde] des types familiaux matrilocaux apparaît dès le premier coût d'oeil parfaitement périphérique. Page 105.