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Yuval Noah Harariensis - Episode 1...

Petit exercice critique de (quelques) critiques du fameux livre Sapiens, une brève histoire de l'humanité de Yuval Noah Harari...
Je classe cet essai (avec son second opus Homo Deus) parmi les meilleurs (disons les 20) qu'il m'ait été donné de lire.
Cherchant à me rassurer sur la justesse de cette impression, je suis allé voir un peu quels sont les arguments de ceux qui ne partagent pas cet avis.
Ce blog est né du rejet des travers (quasi) systématiques du web : conformisme, sectarisme, agressivité, diffamation, etc. Les critiques qui suivent ne font hélas, pour la plupart, que confirmer ce lieu commun...

Cas #1 - La critique idéologique...

Bel avenir...

Dans le cas où il n'existe aucune croissance structurelle [somme du taux de croissance de la productivité et de la population, dit taux g...] on aboutit à une contradiction logique très proche de celle que décrit Marx. 
A partir du moment où le taux d'épargne nette [...] est positif, c'est-à-dire que les capitalistes s'acharnent à accumuler chaque année davantage de capital, par volonté de puissance et de perpétuation, ou bien simplement parce que leur niveau de vie est déjà suffisamment élevé, le rapport capital/revenu augmente indéfiniment. Plus généralement, si le taux g est faible et s'approche de zéro, le rapport capital/revenu de long terme [...] tend vers l'infini. [...] Dans ce cas, le rendement du capital r doit nécessairement se réduire de plus en plus et devenir infiniment proche de zéro, faute de quoi la part du capital [...] finira par dévorer la totalité du revenu national. 
La contradiction dynamique pointée par Marx correspond donc a une vrai difficulté, dont la seule issue logique est la croissance structurelle, qui seule permet d'équilibrer, dans une certaine mesure, le processus d'accumulation du capital. 
C'est la croissance permanente de la productivité et de la population qui permet d'équilibrer l'addition permanente de nouvelles unités de capital [...]. Faute de quoi les capitalistes creusent effectivement leur propre tombe : soit ils s'entre-déchirent, dans une tentative désespérée pour lutter contre la baisse tendancielle du taux de rendement (par exemple en se faisant la guerre pour obtenir les meilleurs investissements coloniaux, à l'image de la crise marocaine entre la France et l'Allemagne en 1905 et 1911) ; soit ils parviennent à imposer au travail une part de plus en plus faible dans le revenu national, ce qui finira par conduire à une révolution prolétarienne et une expropriation générale. Dans tous les cas, le capitalisme est miné par ses contradictions internes.
[...] Pour résumer, la croissance moderne, qui est fondée sur la croissance de la productivité et la diffusion des connaissances, a permis d'éviter l'apocalypse marxiste et d'équilibrer le processus d'accumulation du capital.
Thomas PIKETTY, Le capital au XXIe siècle, Seuil, page 361.

Naissance de l'inégalité. L'invention de la hiérarchie - Brian Hayden.

[...] Comment et pourquoi l'inégalité est née des communautés égalitaires qui l'ont précédée ? Page 5. 
Contrairement à ce que l'on pensait au début du XXe siècle, le mouvement vers l'inégalité n'est pas lié à la production de la nourriture puisqu'il apparaît plusieurs millénaires avant l'agriculture. Page 6. 
Selon le paradigme des Lumières, la phase qui suit l'égalitarisme primitif se caractérise par la garde des animaux et l'établissement d'un contrôle politique au niveau de la parenté mais sans propriété privée. La phase suivante voit le développement de l'agriculture et l'institution de la propriété privée des ressources (en particulier de la terre), en même temps que la vie sédentaire, la division du travail, l'échange, le gouvernement de la communauté et les lois. On considère alors que c'est au cours de cette phase agricole que d'importantes inégalités apparaissent. La phase finale, dans ce schéma, aboutit à l'émergence de la civilisation. Page 8. 
Certains, comme Voltaire et Condorcet, estimaient que la pensée rationnelle (le raisonnement) et le désir d'améliorer son sort étaient à même d'élever le peuple jusqu'aux plus hauts sommets du progrès (impliquant un surcroît de richesse et de loisir) pour culminer en des civilisations complexes : ainsi la principale source des inégalités serait, avec l'environnement politique dans lequel on naît, l'éducation. Page 9. 
Pour d'autres, comme Turgot, ministre des finances sous Louis XV, et John Millar, l'adoption du pastoralisme et de l'agriculture seraient aussi des facteurs importants qui auraient entraîné l'augmentation démographique, les surplus, la propriété, les villes, le commerce, la division du travail, et les inégalités, dont l'esclavage. L'accumulation de richesses et la transmission par héritage de la propriété privée étaient considérées comme particulièrement importantes dans la création des inégalités. Page 9. 
Rousseau également incluait la possession des ressources et la division du travail parmi les facteurs responsables de l'émergence de conflits qui engendrèrent des lois et les systèmes politiques établissant les inégalités. Page 10.
Au milieu du XIXe siècle et au début du XXe, l'opinion majoritaire chez les intellectuels était alors que tous les hommes naissent inégaux, particulièrement en ce qui concerne la race, la classe et le sexe. Page 10. 
Cependant, quelques voix discordantes s'opposèrent à ce consensus  plus particulièrement celles de John Stuart Mill et de Karl Marx associé à Friedrich Engels. [...] Ils ne faisaient pas appel à des facteurs racistes ou biologiques pour expliquer les inégalités, insistant plutôt sur le rôle des élites exploiteuses qui utilisaient les facteurs technologiques et économiques pour créer des inégalités. Page 11. 
A la fin des années 1890, Emile Durkheim [...] avança que, livrés à eux-mêmes, les individus sont tenaillés par des désirs sans fin, dont la perpétuelle insatisfaction peut conduire au désespoir et au suicide. Le rôle de la société est de contenir les désirs et les aspirations sociales, en assignant les individus à des classes aux prérogatives inégales. Page 12. 
Parmi les approches modernes, le clivage fondamental se place entre celles qui mettent en avant les facteurs cognitifs, sociaux et culturels pour expliquer l'apparition de l'inégalité [position dite relativiste], et celles qui privilégient les facteurs matériels et écologiques [position écologiste]. Page 23. 
[La position relativiste] doit être extrêmement déterminée pour tenir position face à tous les faits récurrents que l'archéologie nous montre [...] : 
1) Premièrement, il existe une sorte d'universalité chronologique. [...] Ce n'est qu'à partir du Paléolithique supérieur et surtout du Mésolithique que des sociétés développant des hiérarchies économiques s'accroissent et s'étendent géographiquement. Page 23.
[...] Deuxièmement, il existe de fortes corrélations géographiques. [...] Il est évident que dans les environnements les moins productifs (comme le centre de l'Australie ou, en Amérique, le Grand Bassin) les inégalités sociales ne se développent pas, ou peu, tandis que dans les environnements plus productifs elles atteignent un haut degré. Page 23.
[...] Troisièmement, il existe de fortes corrélations socio-économiques et culturelles. Les sociétés dépourvues de hiérarchies sociales marquées [étaient le plus souvent caractérisées par des] ressources alimentaires limitées, une faible densité de population, aucun stockage, peu ou pas d'objets de prestige, une grande mobilité, une appropriation peu développée des ressources et des matières premières, une forte éthique du partage et un faible niveau de compétition, en particulier sur le plan économique. A l'opposé, les sociétés à hiérarchies sociales marquées se procuraient davantage de ressources, avaient une densité de population plus élevée, étaient plus sédentaires, instauraient l'appropriation des ressources et des matières premières, rivalisaient de surplus et transformaient ces surplus en d'autres services ou bien de prestiges qui pouvaient devenir objet de compétition. Page 24. 
[...] Suivant le modèle fonctionnaliste, le principal avantage [des hiérarchies élitaires] est que les inégalités socioculturelles aident les gens à affronter les problèmes de production, les crises, le stress, etc. De tels modèles sont souvent combinés avec des modèles démographiques : la pression démographique et le confinement engendreraient des famines ou des conflits à répétition. Suivant ces modèles, la population est plus ou moins acculée à accepter l'inégalité sociale ; les élites étant originellement formées de gens agissant de façon altruiste pour le bien de la communauté, elles ne doivent être qu'en petit nombre. Page 28. 
Contrastant avec ces vues coercitives, les approches politiques mettent en avant la quête de l'intérêt individuel comme force majeure de l'émergence des inégalités socio-économiques. Selon certaines versions, un changement dans les conditions environnementales autorise une petite majorité à profiter de leur situation et à exiger des concessions de la communauté. Page 28. 
[... Dans les villages mayas,] les élites locales n'apportaient strictement aucune aide matérielle aux autres membres de la communauté en temps de crise mais cherchaient au contraire les moyens de profiter de l'infortune des autres. Ce fut un tournant majeur dans ma façon de comprendre le développement des inégalités socioéconomiques. [...] Ce que j'ai lu ensuite d'une large gamme de témoignages ethnographiques venant de tous les points du globe m'a montré que c'était, en fait, typique des élites transégalitaires(1) dans les villages et les chefferies traditionnelles. [...] Dans presque tous les cas où des inégalités socioéconomiques existaient , la production de surplus de nourriture était un résultat prévisible en année normale. En outre, quand le niveau de surproduction augmentait, le niveau d'inégalité socioéconomique et le niveau de complexité sociale en général augmentait également. [...] Cette observation conduisait directement à la notion suivante : plutôt que d'être forcés à accepter des relations socioéconomiques inéquitables, peut-être que beaucoup, sinon tous les membres de la communauté étaient leurrés et attirés dans ce type de relations par des chefs pleins d'initiatives qui utilisaient d'une certaine façon les surplus à leur avantage. Page 30. 
(1) Les sociétés transégalitaires se situent entre les sociétés de chasseurs-cueilleurs où l'égalitarisme est la règle générale et les chefferies clairement stratifiées. 
[...] Une variante du modèle politique basé sur les surplus postule que, dans des conditions favorables d'échange, ou dans des situations ou d'autres ressources de valeur peuvent être extraites et échangées contre de la nourriture, l'inégalité sociale peut également apparaître dans des zones ou l'agriculture n'est pas très productive [lieux stratégiques pour le contrôle des échanges, mines de sel, etc.]. Page 37. 
[...] L'accumulation de richesse en elle-même n'entraîne pas l'inégalité sociale et l'instauration de hiérarchies. [...] C'est le contrôle politique sur les gens [...] qui constitue en réalité la caractéristique de la complexité culturelle et de l'inégalité sociale. D'un autre côté, la maîtrise de la richesse est une des composantes les plus communes, sinon universelles, des stratégies utilisées pour établir des contrôles politiques. Page 39. 
[...] L'explication la plus populaire parmi les archéologues [...] est la pression démographique. [...] D'après ce modèle, les communautés investissent certain individus compétents d'un pouvoir et d'une autorité hiérarchique de façon à traiter rapidement et efficacement les situations défavorables. [...] Cependant, au niveau le plus basique, les mécanismes de la pression démographique ne sont pas réalistes. En effet, il existait une population entièrement contenue en Afrique pendant deux millions d'années qui ne pouvait s'échapper autrement que par l'isthme de Suez. Pourtant, l'émergence des sociétés transégalitaires, de la sédentarité et de la domestication s'est produite pratiquement en même temps, sinon plus tard, en Afrique que sur les autres continents. Page 41. 
Je suggère que la facteur clé, à l'origine de l'accélération exponentielle du développement et du changement au cours des trente derniers millénaires fut la capacité de produire, stocker et transformer des surplus de nourriture et l'introduction concomitante d'une compétition basée sur l'économie. Page 45. 
L'apparition de technologies de prestige, peut-être dès le Paléolithique moyen mais plus sûrement au Paléolithique supérieur, est le reflet de la capacité à acquérir et transformer des quantités significatives de nourriture de manière régulière et fiable. Page 48. 
Il y a trois composantes essentielles au modèle que je propose pour expliquer les origines de l'inégalité :
1) La production de surplus
2) Le transformation des surplus en dettes, obligations ou bien convoités (propriété, festins, objets de prestiges, prix de la fiancée et dots, accès au surnaturel, etc.).
3) La recherche de l'intérêt personnel entraînant l'introduction d'inégalités et des avantages particuliers. Page 49. 
D'après les psychologues, les formes extrêmes de personnalités (psychopathes) pratiquent le "profit" apparaissent dans une certaine mesure dans toutes les classes sociales indépendamment de l'éducation, et dans toutes les populations, même parmi les sociétés les plus simples de chasseurs-cueilleurs. Ainsi, il semble qu'il y ait une composante génétique à un tel comportement. Page 49. 
[...] La cause majeure de l'intensification de la production de nourriture dans les sociétés transégalitaires n'est ni le manque de nourriture, ni la pression démographique, mais bien plutôt la génération de davantage de surplus pour obtenir du pouvoir, de la richesse et des avantages de survie. Une fois que le stratagème des chefs est lancé et accepté, il implique pratiquement toute la communauté par ses ramifications et ses effets secondaires même si, au début, seules quelques personnes soutenaient activement les activités du leader. Une fois que le bon déroulement de la tactique des chefs est toléré, refuser d'y participer conduit à se marginaliser et à perdre du pouvoir au sein de la communauté. [...] Dans les sociétés non-industrielles, le travail humain est souvent le facteur limitant de la production de surplus si bien que la reproduction humaine croît également autant qu'il est possible, entraînant là un effet rétroactif. Il en est résulté la remarquable croissance exponentielle de la population, de la consommation d'énergie et de la complexité depuis l'apparition de la compétition économique dans les sociétés transégalitaires. Page 69.
Bryan HAYDEN, Naissance de l'inégalité - L'invention de la hiérarchie, Biblis, 2008.

Qui dit quoi ?

Où l'on résume, en deux temps trois mouvements, les idées fondamentales des grands penseurs de l'économie...

Adam SMITH
1. Le travail est la seule source de la richesse et la meilleure mesure de la valeur.
2. La puissance créatrice du travail est décuplée par la spécialisation (la division du travail).
3. La poursuite de l'intérêt individuel, profite à tous (la main invisible).

Jean-Baptiste SAY
1. Toute offre crée automatiquement sa propre demande. L'économie est donc fondamentalement équilibrée.
2. L'épargne est la vertu cardinale des agents économiques.
3. La monnaie n'est qu'un intermédiaire neutre.

David RICARDO
1. La rente de la terre à tendance à augmenter.
2. Les salaires ont tendance à s'établir au niveau de subsistance.
3. Le profit est condamné à baisser (théorie des rendements décroissants).

Jean-Charles de SISMONDI
1. Le capitalisme s'efforce de ne rien laisser à l'ouvrier que justement ce qu'il lui faut pour se maintenir en vie, et se réserve à lui-même tout ce que l'ouvrier a produit par-delà de la valeur de cette vie.
2. Par [la division du travail], l'homme a perdu en intelligence, en vigueur de corps, en santé, en gaieté, tout ce qu'il a gagné en pouvoir pour produire plus de richesse.
3. Le gouvernement doit être le protecteur du faible contre le fort.

John Stuart MILL
1. Envisage l'intervention de l'État tout en refusant l'égalitarisme.
2. Les lois de la production s'imposent à l'homme.
3. Les lois de la répartition sont en grande partie du ressort de la législation.

Karl MARX
1. Le travail a une valeur d'échange : le salaire.
2. Le travail en une valeur d'usage : ce que le travail produit.
3. La baisse tendancielle du taux de profit : plus les entreprises remplacent le travail vivant par les machines, plus elles produisent et créent du chômage, donc les prix baissent, entraînant avec eux les profits.

John Maynard KEYNES
1. C'est la consommation et non l'épargne qui est le véritable moteur de l'économie. Les ménages consomment d'abord et épargnent ensuite.
2. L'épargne se fait au détriment de la consommation et fait donc baisser les prix.
3. Les entreprises embauchent non pas en fonction du coût du travail mais des perspectives de vente.

Michel MUSOLINO (2007), L'économie pour les nuls, First Editions, p. 40.

Partager moins pour gagner plus...

Au début des années 1980, les dirigeants politiques ont rompu avec la dynamique et les préceptes mis en oeuvre après la Seconde Guerre mondiale. Ils ont choisi le néolibéralisme. A l'heure où beaucoup s'indignent sur les conséquences de ce choix, comment expliquer qu'à l'époque, cette théorie ait pu séduire et être adoptée ?

Les Trente Glorieuses...
Autrefois, les progressistes [la gauche aux États-Unis] avaient la réputation d'être des durs de la lutte contre l'inflation. Un de leurs grands triomphes de la Seconde Guerre mondiale, notamment quand on pense à l'échelle de la mobilisation et des combats, avait été de faire cette guerre en maintenant des prix à peu près stables. Ils y étaient parvenus par le contrôle, le contrôle rigide, des prix, des salaires et des loyersJ.-K. GALBRAITH  (2009). L'Etat prédateur, Seuil, p.71.
Au moment de la reconstruction de l'Europe après la Deuxième Guerre mondiale, les puissances occidentales adoptèrent le principe suivant : les économies de marché devaient garantir une dignité élémentaire suffisante pour dissuader des citoyens désillusionnés de se tourner de nouveau vers une idéologie plus attrayante, qu'elle fut fasciste ou communiste. C'est cet impératif pragmatique qui présida à la création de la quasi-totalité des mesures que nous associons aujourd'hui au capitalisme "humain", la sécurité sociale aux États-Unis, la régime public d'assurance-maladie au Canada, l'assistance publique en Grande-Bretagne et les mesures de protection des travailleurs en France et en AllemagneNaomi KLEIN (2008), La stratégie du choc, Actes Sud, p. 73.
Les accords de Bretton Woods sont signés en 1944 par les pays alliés victorieux de l'Allemagne nazie afin de préparer l'ordre économique et financier de l'après-guerre. Le dollar y fut défini comme la monnaie internationale, convertible en or selon un taux fixe de 35 dollars l'once. Les États-Unis s'engageaient ainsi à vendre toute quantité d'or demandée par un État [contre ses dollars], à ce prix. Jean DE MAILLARD (2010), L'arnaque, Gallimard, p.294.
Dans les décennies qui ont suivi [la Seconde Guerre mondiale], jusqu'à l'ère Reagan, [les progressistes] avaient continué à faire usage de l'encadrement des salaires et des prix, d'interventions spécifiques contre des chocs inflationnistes, et, dans certaines périodes, du contrôle total. J.-K. GALBRAITH (2009). L'Etat prédateur, Seuil, p.71.
Durant cette période, la politique économique keynésienne est donc apparue comme une réussite, mais elle reposait sur des facteurs structurels : l'ampleur des gains de productivité, la force de la demande, l'autonomie des pays les uns par rapport aux autres. Henri STERDYNIAK (2011), Les économistes atterrés, LLL, p. 26.
Pour les patrons des multinationales américaines, confrontés à des pays en voie de développement  beaucoup moins accueillants que naguère et à des syndicats plus puissants et revendicateurs, les années de l'après-guerre furent particulièrement éprouvantes. L'économie connaissait une croissance rapide et créait une richesse considérable, mais les propriétaires et les actionnaires devaient en redistribuer une grande partie en impôts et salaires. Tout le monde se tirait bien d'affaire, mais un retour aux conditions d'avant le New Deal aurait permis à quelques-uns de s'enrichir encore davantage. Naomi KLEIN (2008), La stratégie du choc, Actes Sud, p. 74.
La fin des haricots...
Mais à la fin des années 1970, ce système avait trouvé ses limites. Et l'inflation qu'il n'a pu maîtriser a détruit la réputation économique de la génération libérale [la gauche aux États-Unis] qui a pris le pouvoir sous John Kennedy et l'a perdu avec Jimmy Carter. J.-K. GALBRAITH (2009). L'état prédateur, Seuil, p.71.
Le fait historique qui a donné le coup d'envoi à l'explosion de l'inflation des années 1970 a été, de toute évidence, l'explosion des prix du pétrole en 1973. [...] Il est tout à fait plausible qu'elle ait été provoquée par les changements intervenus dans le système financier international à peine quelques mois plus tôt. J.-K. GALBRAITH (2009). L'état prédateur, Seuil, p.75.

Profitant de sa position privilégiée d'émetteur de la monnaie internationale [...], l'Amérique a émis après guerre des dollars sans se préoccuper de l'équivalence de ses réserves d'or. Rapidement elle ne put faire face aux demandes de remboursement d'or et, quand la situation devint intenable, Richard Nixon suspendit unilatéralement la convertibilité le 15 août 1971, marquant ce qui est considéré comme le coup d'envoi de la mondialisation et la mort du système de Bretton Woods. Jusqu'à cette date, les monnaies nationales devaient respecter une discipline sous le contrôle du FMI, notamment en matière de dévaluation. Après le 15 août 1971, les monnaies se sont mises à « flotter » et toute discipline collective a disparu. Jean DE MAILLARD (2010), L'arnaque, Gallimard, p.294.
[Il s'agit] pour les États-Unis, d'une mesure sans précédent, qui a immédiatement fait monter les prix, mesurés en dollars, des marchandises échangées dans le monde entier. [...] Au départ, les prix du pétrole, qui étaient fixés en dollars par un cartel, ne se sont pas inscrits dans ce mouvement et sont restés stables. Mais cela voulait dire que les producteurs de pétrole subissaient l'inflation des prix de tout ce qu'ils consommaient. En 1973, à la suite de la guerre du Kippour, l'OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) a répliqué en quadruplant le prix du pétrole. [...] Les prix [de l'or noir] et des matières premières ont alors déclenché une spirale haussière dans l'économie américaine, par le biais des échelles mobiles (l'indexation sur le coût de la vie) qui étaient intégrés aux accords salariaux. C'est ce processus qui a créé l'inflation. Elle n'est pas née à la banque centrale [Galbraith fait ici référence à la thèse des conservateurs voulant que l'inflation soit due à une trop grande émission de monnaie, en particulier sous l'impulsion des ambitions électoralistes des homme politiques]. J.-K. GALBRAITH (2009). L'Etat prédateur, Seuil, p.75.
Le concept...
[...] L'idée force est venue de Milton Friedman [figure de proue des économistes de l'école de Chicago]. "L'inflation, a-t-il écrit dans une formule célèbre, est toujours et partout un phénomène monétaire". [...] Les monétaristes supposaient un rapport simple de cause à effet entre les émissions de monnaie et les changements du niveau moyen des prix. J.-K. GALBRAITH (2009). L'Etat prédateur, Seuil, p.71.
Au coeur des enseignements sacrés de l'école de Chicago figurait la conviction suivante : les forces économiques, l'offre et la demande, l'inflation et le chômage, s'apparentent aux forces de la nature, fixes et immuables. Au sein du libre marché absolu imaginé dans les cours et les manuels de l'école de Chicago, ces forces sont en équilibre parfait, l'offre influant sur la demande, à la manière dont la lune influe sur les marées. Si l'économie était victime d'une inflation élevée, c'était toujours, selon le strict monétarisme de Friedman, parce que des décideurs mal avisés avaient laissé entrer trop d'argent dans le système au lieu de permettre au marché de trouver son propre équilibre. De la même façon que les écosystèmes se régissent et s'équilibrent eux-même, le marché, pour peu qu'on le laisse se débrouiller sans ingérence, créera, au juste prix, la quantité précise de produits requise. Les produits en question seront fabriquées par des travailleurs qui gagnent exactement assez d'argent pour pouvoir les acheter, bref, c'est l'Eden du plein emploi, de la créativité illimitée et de l'inflation zéro. Naomi KLEIN (2008), La stratégie du choc, Actes Sud, p. 68.
Les économistes ultralibéraux de l'école de Chicago avaient remis à la mode le modèle du "marché efficace" en modernisant la théorie de l'"équilibre général" formulée en 1874 par Léon Walras. Celui-ci assimilait l'univers économique à l'univers physique décrit par Newton. L'école de Chicago entendait renouer avec la pensée libérale, mise à mal par Marx et Keynes, en lui donnant une formulation mathématique à partir de la croyance fondamentale en un individu rationnel, seul capable d'adapter avantageusement les moyens qu'il emploie aux fins qu'il s'assigne. J.-P. CHEVENEMENT (2011), La France est-elle finie ? Fayard, p.23.
Du principe général, des leçons précises de politique économique ont été tirées. Notamment celle-ci : la politique monétaire devait se donner pour seul objectif de lutter contre l'inflation, les budgets devaient être en équilibre, le libre-échange devait présider au commerce, les impôts sur l'épargne et les accumulations privées devaient être légers. Et surtout, l'État devait être faible, et "intervenir" aussi peu que possible dans le fonctionnement des marchésJ.-K. GALBRAITH (2009). L'état prédateur, Seuil, p.12.
Sur le plan théorique, la restauration libérale s'est appuyée sur la contre-révolution monétariste. L'État ne doit pas se donner pour objectif de maintenir en permanence, le plein emploi, car cela génère un rapport de force trop favorable aux salariés. Il faut accepter un certain niveau de chômage, le taux de chômage naturel, pour discipliner les hausses de salaires. Ce taux doit être d'autant plus élevé que les travailleurs sont exigeants. Si la part des profits s'est détériorée, une phase temporaire de fort chômage est nécessaire. L'objectif de la politique macroéconomique n'est donc plus le plein emploi, mais la rentabilité des entreprisesHenri STERDYNIAK (2011), Les économistes atterrés, LLL, p. 26.
Pourquoi la sauce a-t-elle prise ?
[Les conservateurs] s'engageaient donc [...] à en finir avec un type de politique qui exaspérait de nombreux membres de l'élite (et cela, soyons francs, dans les deux grands partis) : celle du compromis, de la redistribution, de la réponse aux besoins et aux revendications des minorités et des pauvres. L'Amérique des années 1980 était fatiguée de la compassion. J.-K. GALBRAITH (2009). L'état prédateur, Seuil, p. 27. 
Si Walter Wriston, président de la Citibank et ami personnel de Friedman, avait plaidé en faveur de l'abolition du salaires minimum et de l'impôt des sociétés, on l'aurait naturellement accusé d'être un vil exploiteur. C'est là qu'intervient l'école de Chicago. Il apparut rapidement que les mêmes arguments, défendus par Friedman, brillant mathématicien et redoutable orateur, prenaient une tout autre dimension. On pouvait les rejeter en les qualifiant d'erronés, mais ils bénéficiaient d'une aura d'impartialité scientifique. Le point de vue de l'entreprise passait désormais par le filtre d'établissements universitaires ou quasi-universitaires. L'école de Chicago croulait sous les dons. Bientôt elle accoucha du réseau mondial de think tanks conservateurs qui allaient abriter et nourrir les fantassins de la contre-révolution. Naomi  KLEIN (2008), La stratégie du choc, Actes Sud, p. 75.
[L'influence des travaux des économistes de l'école de Chicago] s'étend quand, parvenus à la maturité, leurs élèves peuplent les conseils économiques de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, colonisent les institutions de Bretton Woods, dont la Banque mondiale et le FMI, se multiplient dans les entourages de maints dirigeants de pays développés comme de pays en voie de développement, du Chili au Brésil. Loïc 
BELZE, Philippe SPEISER (2007), Histoire de la finance, Vuibert, p. 476.
Naturellement, la victoire du néolibéralisme, au début des années 1980, a beaucoup tenu à l'épuisement idéologique de ses adversaires, de l'URSS, mais aussi de la social-démocratie traditionnelle. Affaiblissement de l'Union Soviétique d'abord, sensible tout au long des années "Soljénitsyne" [...]. Épuisement aussi de la social-démocratie classique telle que l'incarnait, en Grande-Bretagne, le parti travailliste de Harold Wilson et de James Callaghan. Peter Sloterdijk a très bien montré comment la social-démocratie des années 1970 n'arrivait plus à rentabiliser la menace évanescente d'une URSS à bout de souffle, et comment le néo-libéralisme, en définitive, a été aussi un "nouveau calcul des coûts de la paix intérieure" : il était temps de baisser le coût des salaires et de rétablir le niveau des profits, quitte à accepter la charge économique d'une population d'exclus politiquement démotivés. J.-P. CHEVENEMENT (2011), La France est-elle finie ? Fayard, p.20.
[…] La mondialisation commerciale permet de conjuguer accroissement des chiffres d'affaires des entreprises mondialisées et augmentation parallèle des taux de profit. […] En régime de libre-échange mondial, les entreprises ont la faculté de choisir, toutes conditions égales par ailleurs, les sites de production où la ressource humaine est la moins chère. La rémunération du travail peut alors être déconnectée de la productivité. [...] Le projet apparemment audacieux du libre-échange mondial n'a pas vu le jour parce que les dirigeants politiques l'ont pensé comme une nécessité de développement de leurs économies nationales ou continentales, mais parce que les actionnaires les plus influents au sein des grandes bourses se sont mobilisés pour l'imposer. J.-L. GREAU (2008), La trahison des économistes, Gallimard, p.48. 
Si on se limite à l'Europe, on peut aligner les raisons. La principale me semble être l'idée, empruntée à Montesquieu, que c'est d'abord en tissant des liens économiques puissant entre les pays qui la composent, et singulièrement la France et l'Allemagne, qu'on éviterait désormais les guerres. Cet argument du "doux commerce", qui fait de l'économie la continuation de la politique par d'autres moyens, n'est pas à rejeter d'emblée, mais lorsqu'il se déploie dans une économie mondialisée, dominée par le capitalisme financier dont les temps de réaction sont minuscules par rapport à ceux du pouvoir politique, celui-ci découvre trop tard qu'il a introduit le loup dans la bergerie.
[...] Je situe la rupture intellectuelle au moment où la philosophie politique est devenue une question de choix rationnel entre des options, notamment avec la fondation de la théorie du choix social par Kenneth Arrow en 1951 et la publication du livre de John Rawls, Théorie de la justice, en 1971. Jean-Pierre DUPUY, Alternatives Economiques, 06/2012, p. 76.
Au détour d'un article sans rapport avec la question, les origines de la nation américaine expliquent peut-être aussi dans une certaine mesure pourquoi elle a constitué un terreau si favorable au libéralisme...
A l'origine, en tant que colonie, pour gagner leur indépendance, les Etats-Unis, on dû se défaire de l'emprise de l'Etat, l'Empire britannique en l'occurrence. [...] L'emprise impériale disparue, un cadre politique devait être trouvé pour garantir cette liberté. Dick HOWARD (propos recceuillis par Marc-Olivier BHERER, Le Monde, 05/11/2013, p. 18.

L'oeuf et la poule...

On analyse la dette publique à partir du point de vue d’un emprunteur qui serait coupable d’avoir dépensé sans compter. Les peuples doivent payer parce qu'ils ont vécu à crédit. Or ce ne sont pas les emprunteurs qui sont, fondamentalement, à l’origine de la dette, mais les prêteurs, qui veulent placer leurs excédents financiers. Marx l’avait très bien vu dans "Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte", les riches adorent la dette publique ! Un État qui s’endette est un État qui, grâce au monopole de la contrainte légale, permet aux riches d'obtenir une sécurité maximale pour leur argent.
Emmanuel TODD, Le Point.fr, 13/12/2011.

Pour d'autres, moins passionnés, plus timides, ou plus superficiels, la dette est due à la crise >>