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Faux-ami ?

[...] Les habitants des pays pauvres, en moyenne, vivent évidemment mieux maintenant qu'il y a trente ans, c'est indéniable. Mais il ne faut pas surestimer les effets, ni les attribuer systématiquement à la mondialisation, ils progressent car ils se développent vite, partant de très bas, comme nous l'avons fait nous-même, sans mondialisation. 
[...] D'ailleurs, les quelques pays d'Asie, à commencer par la Chine, qui tirent pleinement leur épingle du jeu de la mondialisation sont essentiellement ceux qui, au contraire de l'Amérique du Sud ou de l'Afrique, n'ont jamais appliqué les recettes intégristes de la vulgate financiariste et ont protégé leur économie. 
[...] Car le problème est que cette forme de mondialisation [ultralibérale] a poussé ces pays à tourner leurs économies vers l'exportation, plutôt que vers le développement de leur demande intérieure, les fragilisant en cas de crise, et les enfermant dans un modèle de développement non durable [...].
Olivier BERRUYER, Les faits sont têtus, Les arènes, 2013, p. 138.

Philosophies obscurantistes...

[Pour] Justin Lin (ancien chef économiste à la la Banque mondiale) [...], les clés de l'ascension sociale [en Chine médiévale], symbolisée par l'accession à la haute bureaucratie, reposaient sur la maîtrise des philosophies classiques plutôt que sur les compétences scientifiques. A l'inverse, l'Occident, grâce à une classe d'aristocrates curieux, a investi dans les mathématiques et la démarche scientifique de l'expérimentation, permettant de généraliser le progrès technique à grande échelle.
Pierre JACQUET, Le Monde, 07/11/2013, p. 7.
Justin Lin, Demystifying the Chinese Economy, Cambridge UniversityPress.

Diviser pour mieux unir...

La recherche de l'abondance par la production et le travail est aux yeux d'Adam Smith, par exemple, le moyen de renforcer la cohésion des sociétés en accroissant les liens d'interdépendance entre les individus. Un siècle plus tard, le sociologue Emile Durkheim reconnaîtra à son tour la fonction morale de la division du travail. Cette dernière induit une solidarité fonctionnelle qui tient au fait que chacun a besoin des autres pour produire.
Sébastien LEGAY, Alternatives EconomiquesHors-Série n° 97, p. 69. 

Coal or not coal ?

Un faisceau de facteurs se concentrent en Angleterre pour déclencher la révolution industrielle : une forte demande intérieure (grâce à la révolution agricole), l'unification du marché intérieur, l'accès aux marchés de la péninsule ibérique et de l'Europe du Nord, la pénurie de main-d'oeuvre stimulant l'innovation,...
La pénurie de main-d'oeuvre peut semble-t-il être relativisée...
[...] Des pauvres, il y'en avait alors beaucoup en Angleterre, du fait de la révolution agricole : privés de la possibilité de faire paître quelques bêtes sur les terres en jachères, ils affluent en masse dans les villes, à la recherche d'un emploiAlternatives Economiques, Hors série n° 97, Faut-il dire adieu à la croissance ? 2013, p. 14.
...un partage du pouvoir entre la noblesse volontiers entrepreneuse et la grande bourgeoisie, les capacités d'investissement liées à un système bancaire performant, un environnement culturel et religieux favorable à l'esprit d'entreprise... Alternatives Economiques, Hors série n° 93, Comment sauver l'industrie ? 2012. Alternatives Economiques, Hors série n° 97, Faut-il dire adieu à la croissance ? 2013, p. 17.
L'historien David Landes, souligne aussi le rôle des institutions, la liberté et les droits de propriété garantis grâce au régime de type quasi parlementaire établi dès 1688 en Angleterre avec la "Glorieuse Révolution" ayant contribué à rendre plus sûrs les investissements pour la production de biens et de services. 
... Autant de facteurs jugés secondaires par Kenneth Pomeranz, pour qui l'avantage décisif du Royaume-Uni (sur la Chine en particulier, considérée comme étant par ailleurs dans une situation comparable)...
... vient de sa réserve abondante de charbon, qui lui permet d'économiser le bois...
... et de ses colonies, qui lui fournissent la matière première de l'industrie cotonnière. La terre peut alors continuer à nourrir les hommes et l'industrie peut décoller.
Alternatives Economiques, Hors série n° 93, Comment sauver l'industrie ? 2012.

Jean-Marc Jancovici, par exemple, insiste sur le facteur déterminant de la disponibilité d'une énergie pas chère pour générer une croissance forte et à fortiori, une révolution industrielle >>


Jared Diamond souligne le rôle de l'insularité de l'Angleterre dans son succès économique...
En Europe même, l'Angleterre a bénéficié d'avantages supplémentaires : le fait d'être une île peu exposée aux risques d'invasion et de border l'océan Atlantique, qui s'est ouvert au commerce international après 1492.
Jared DIAMOND (New York Review Of Books, 06/2012), Books, 04/2013, p. 54.

Corde au cou...

Sous la surface du développement des sociétés : le prix de la fiancée...
Toutes les sociétés horticoles, toutes celles de pasteurs, à quelques exceptions près [...], ont le prix de la fiancée [la dot consiste en un "paiement"]. Les chasseurs-cueilleurs sédentaires-stockeurs l'ont aussi [...]. Mais les chasseurs-cueilleurs nomades ne l'ont pas. 
Pourtant ils "paient" aussi, peut-on dire, pour les femmes, mais autrement : ils paient de leur personne. Le gendre se met au service du beau-père pendant des mois, des années, la longueur de ce temps coutumier étant très variable selon les cas [...] jusqu'à ce que, enfin, il puisse emmener la fille qui sera désormais considérée comme mariée. C'est ce que l'on peut appeler le "service pour la fiancée" [...]. Un tel brideservice se rencontre chez pratiquement tous les peuples agricoles ou éleveurs, mais c'est toujours, chez ces peuples, une type de mariage secondaire, [...] dévalorisé auquel le gendre a recours s'il ne dispose pas des biens du prix de la fiancée. [...] Mais chez les chasseurs-cueilleurs nomades, [...] c'est le seul, le mode normal et régulier. En tout cas chez les Pygmés, Négritos de Malaisie, les San [Bochimans], les Athapaskans et les Algonkins du Canada, les Shoshones du Grand Bassin, les chasseurs des Pampas, les Fuégiens, etc. 
La convergence de toutes ces données est claire : les chasseurs-cueilleurs sédentaires-stockeurs sont socialement très semblables à des céréaliculteurs, formant partout des sociétés fortement structurées par la richesse, alors que cette richesse semble ne jouer aucun rôle chez les chasseurs-cueilleurs nomades. Page 217. 
[...] Les chasseurs-cueilleurs [...] qui pratiquent normalement le service pour la fiancée, ont de bonnes raison d'améliorer la production, permettant d'abréger le temps du service ou même de l'abroger en donnant des biens à la place. Rien de tel [chez les Aborigènes d'Australie], non seulement parce que les obligations sont à vie [...], mais aussi parce que la quantité de ce qui est demandé n'est pas stipulée comme dans un contrat [...]. C'est pourquoi je dis que le chasseur n'a pas, dans ce type, d'intérêt ni d'incitation à accroître sa production. Page 275.
Alain TESTART, Avant l'Histoire, Gallimard 2012.

Peinards...

Les observations très précises, chiffrées en temps de travail, de Richard Lee sur les Kung, population San (Bochimans) du Botswana, et les recherches ethno-historiques de Sahlins montrèrent [...] sauf peut-être dans les raisons arctiques, que les chasseurs-cueilleurs ne passaient en moyenne, par jour, pas plus de quatre ou cinq heures pour acquérir leur nourriture. Ainsi, ces chasseurs-cueilleurs, dont beaucoup vivaient dans des régions désertiques ou quasi désertiques, travaillaient moins, et même beaucoup moins que les travailleurs des sociétés industrielles.
Alain TESTART, Avant l'histoire. Gallimard, 2012, p. 119.

C'est d'la bonne...

Jared Diamond, nous livre les facteurs qui, selon lui, freinent le développement économique des nations...
Différents spécialistes proposent des thèses différentes sur l'importance relative des facteurs à l'origine de la plus ou moins grande richesse des nations. L'élément le plus discuté étant ce que l'on appelle les "bonnes institutions", en d'autres termes, les lois et les pratiques qui incitent les individus à travailler dur, à devenir productifs, et à enrichir ainsi du même coup leur pays et eux-mêmes. 
[...] Une courte histoire [gouvernementale] rend très improbables [ces institutions de qualité]. Cette réalité sous-tend la tragédie de pays tels la Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont la société était jusqu'à très récemment fondée sur la tribu. Les compagnies pétrolières et minières qui y opèrent paient les royalties destinées aux propriétaires fonciers par le biais des chefs de village, mais ceux-ci gardent souvent l'argent pour eux car ils ont intériorisé l'usage voulant que les chefs de clan poursuivent leur intérêt personnel et celui de leur clan, plutôt que l'intérêt général. 
[...] L'ancienneté de l'Etat est liée à l'ancienneté de l'agriculture et à sa productivité, condition préalable à l'émergence d'un système gouvernemental. [...] Si l'on compare les pays également pauvres il y a cinquante ans (la Corée du Sud et le Ghana, par exemple), ceux qui ont une longue histoire étatique (la Corée du Sud en l'espèce) se sont en moyenne enrichis plus rapidement que les autres (le Ghana). 
[...] Parmi les nations non européennes colonisées au cours des 500 dernières années, celles qui étaient à l'origine plus avancées ont tendance, paradoxalement, à être aujourd'hui plus pauvres. Dans les pays autrefois riches et densément peuplés, comme le Pérou, l'Indonésie et l'Inde, les Européens ont en effet mis en place des institutions économiques "extractives" perverses, comme le travail forcé ou la confiscation de la production, pour détourner la richesse et le travail de la population locale. 
[...] Mais dans des pays autrefois pauvres et à la population clairsemée, comme le Costa-Rica ou l'Australie, les colons européens ont dû travailler eux-mêmes, et ont imaginé des formes institutionnelles d'encouragement au travail. 
[...] Il existe aussi un ensemble d'éléments, géographiques, qui engendrent des conséquences propres, quelles que soient les institutions. [... De fait,] l'Afrique et l'Amérique ressemblent à des sandwichs, avec une épaisse couche de nations tropicales et pauvres coincées entre deux fines couches de nations plus riches, situées dans les zones tempérées du Nord et du Sud. 
[...] Deux éléments concourent à leur pauvreté relative : les maladies et la productivité agricole. Les tropiques sont notoirement insalubres, et leurs pathologies diffèrent par plusieurs aspects de celles des pays tempérés. Premièrement on y trouve bien plus de maladies parasitaires. [...] Deuxièmement, les vecteurs, moustiques ou tiques, sont bien plus variés dans les zones tropicales. 
[...] Cette situation pèse lourdement sur les économies de ces pays : à tout moment, une grande partie de la population y est malade et incapable de travailler efficacement ; de nombreuses femmes ne peuvent rejoindre la main-d'oeuvre car elles constamment en train d'allaiter et de s'occuper de bébés, vus comme une assurance contre la mort attendue de certains de leurs enfants plus âgés. 
[...] Quant à la productivité agricole, elle est en moyenne plus faible sous les tropiques [...]. Premièrement les plantes des régions tempérées stockent plus d'énergie dans leur partie comestible (comme les graines ou les tubercules) que les plantes tropicales. Deuxièmement, les maladies causées par les insectes ou autres nuisibles ont un impact plus important sur les rendements agricoles sous les tropiques, parce que ces nuisibles sont plus nombreux et survivent mieux tout au long de l'année. Troisièmement, [...] les plaines des zones tropicales n'ayant pas connu de glaciation, leurs sols sont en général plus anciens et ont été lessivés de leurs substances nutritives par des milliers d'années de pluie [...]. Un phénomène encore aggravé par l'abondante pluviométrie de ces régions. Enfin, en raison de la chaleur, les feuilles mortes et les autres matières organiques tombées à terre subissent une décomposition accélérée, et leurs substances nutritives sont plus rapidement éliminées. 
[...] L'ouverture au trafic maritime, soit via un accès à la mer, soit vie un fleuve navigable, est l'autre facteur géographique important. Il en coûte à peu près sept fois plus de transporter une tonne de marchandise par voie de terre que par voie de mer. [...] Cela contribue aussi à expliquer pourquoi l'Afrique, sans aucun fleuve navigable jusqu'à la mer sur des centaines de kilomètres, à l'exception du Nil, et avec quinze pays enclavés, soit le continent le plus pauvre. 
[...] L'état de l'environnement, enfin, influe lui aussi sur le développement. [...] Les pays qui épuisent leurs stocks, volontairement ou par inadvertance, ont tendance à s'appauvrir. Les pays qui ont subi une déforestation notoire, comme Haïti, le Rwanda, le Burundi, Madagascar ou le Népal, sont en général d'une pauvreté et d'une instabilité politique insignes.
Jared DIAMOND (New York Review Of Books, 06/2012), Books, 04/2013, p. 54.

Résistance...

Quelles sont les forces à l'oeuvre sous la surface du développement des sociétés humaines ?
[...] On peut tenter de dégager les causes profondes de la résistance que [des] sociétés opposent souvent au développement.
Ce sont d'abord la tendance de la plupart des sociétés dites primitives à préférer l'unité aux conflits internes [...]
Quand les peuples de l'intérieur de la Nouvelle-Guinée apprirent des missionnaires à jouer au football, ils adoptèrent ce jeu avec enthousiasme. Mais, au lieu de chercher la victoire d'un des deux camps, ils multipliaient les parties jusqu'à ce que les victoires et les défaites de chaque camp s'équilibrent. Le jeu s'achève non pas comme chez nous, quand il y a un vainqueur, mais quand on est assuré qu'il n'y aura pas de perdant. Page 84. 
[...] Presque toutes les sociétés dites primitives rejettent l'idée d'un vote pris à la majorité des voix. Elles tiennent la cohésion sociale et la bonne entente au sein du groupe pour préférables à toute innovation. La question litigieuse est donc renvoyée autant de fois qu'il est nécessaire pour qu'on parvienne à une décision unanime. Parfois, des combats simulés précèdent les délibérations. On vide ainsi de vieilles querelles et on passe seulement au vote lorsque le groupe, rafraîchi et rénové, a réalisé en son sein les conditions d'une indispensable unanimité. Page 84. 
En second lieu, le respect qu'elles manifestent envers les forces naturelles [...]. Le développement suppose que l'on fasse passer la culture avant la nature, et cette priorité donnée à la culture n'est presque jamais admise sous cette forme, sauf par les civilisations industrielles.
Si de misérables communautés indigènes d'Amérique du Nord et d'Australie ont longtemps refusé, refusent toujours dans certains cas, de céder des territoires moyennant des indemnités parfois énormes, c'est, au témoignage même des intéressés, parce qu'ils voient dans le sol ancestral une "mère". Page 86.
[...] Les Indiens Menomini de la région des Grands Lacs en Amérique du Nord, bien que parfaitement au courant des techniques agricoles de leurs voisins Iroquois, se refusaient à les appliquer à la production de riz sauvage, leur aliment de base, pourtant très propre à être cultivé, pour la raison qu'il leur était interdit de "blesser leur mère la terre". Page 86.
Enfin, leur répugnance à s'engager dans un devenir historique. [...] Les sociétés dites primitives, nous apparaissent telles, surtout, parce qu'elles sont conçues par leurs membres pour durer. Leur ouverture sur l'extérieur est très réduite, ce que nous appelons en français "l'esprit de clocher" les domine. En revanche, leur structure sociale interne a une trame plus serrée, un décor plus riche que celle des civilisations complexes. Aussi, des sociétés de très bas niveau technique et économique peuvent éprouver un sentiment de bien-être et de plénitude : chacune estime offrir à ses membres la seule vie qui mérite d'être vécue.

Ambivalence agricole...

Sous plusieurs rapports, l'agriculture a représenté un progrès : elle fournit plus de nourriture sur un espace et dans un temps donnés, elle permet une expansion démographique plus rapide, un peuplement plus dense, des sociétés à la fois plus étendues et plus volumineuses. 
Mais, à d'autres égards, elle constitue une régression. [...] Elle dégrade le régime alimentaire, désormais limité à quelques produits riches en calories mais relativement pauvres en principes nutritifs. Ses résultats sont moins sûrs, car il suffit d'une mauvaise récolte pour que la disette s'installe. L'agriculture exige aussi plus de labeur...
...Il se pourrait même qu'elle fût responsable de la propagation des maladies infectieuses, comme le suggère, en Afrique, la coïncidence remarquable, dans le temps et dans l'espace, de la diffusion de l'agriculture et de celle de la malaria.
Claude LEVI-STRAUSS, L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Seuil, 2011, p. 80.

La pendule, la locomotive et le processeur...

[...] Les sociétés qu'étudient les anthropologues, comparées à nos sociétés plus grosses et plus compliquées, sont un peu comme des sociétés "froides" par rapport à des sociétés "chaudes" : des horloges comparées à des machines à vapeur. Ce sont des sociétés qui produisent peu de désordre, les physiciens diraient "de l'entropie", et qui tendent à se maintenir indéfiniment dans leur état initial (ou ce qu'elles imaginent être un état initial) ; ce qui explique que, vue de dehors, elles paraissent sans histoire et sans progrès
Nos propres sociétés ne font pas seulement un grand usage de machines thermodynamiques ; du point de vue de leur structure interne, elles ressemblent à des machines à vapeur. Il faut qu'existent en elles des antagonismes comparables à celui qu'on observe dans une machine à vapeur, entre la source de chaleur et l'organe de refroidissement. Nos sociétés fonctionnent sur une différence de potentiel : la hiérarchie sociale, qui, à travers l'histoire, a pris les noms d'esclavage, de servage, de division de classes, etc. De telles sociétés créent et entretiennent en leur sein des déséquilibres qu'elles utilisent pour produire à la fois beaucoup plus d'ordre [... sur le plan culturel] (nous cultivons la terre, nous construisons des maisons, nous produisons des objets manufacturés...), mais, sur le plan des relations entre les personnes, beaucoup plus d'entropie (nous dissipons nos forces et nous épuisons dans les conflits sociaux, les luttes politiques, les tensions psychiques...). 
[...] L'idéal serait sans doute dans une troisième voie : celle qui conduirait à fabriquer toujours plus d'ordre dans la culture, sans qu'il faille le payer par un accroissement d'entropie dans la société. Autrement dit, et comme le préconisait le comte de Saint-Simon en France au début du XIXe siècle, savoir passer, je cite, "du gouvernement des hommes à l'administration des choses". En formulant ce programme, Saint-Simon anticipait à la fois sur la distinction anthropologique entre la culture et la société, et sur cette révolution qui s'opère en ce moment sous nos yeux avec les progrès de l'électronique. Peut-être nous fait-elle entrevoir qu'il sera un jour possible de passer d'une civilisation qui inaugura jadis le devenir historique, mais en réduisant des hommes à la condition de machines, à une civilisation plus sage qui réussirait, comme on commence de le faire avec les robots, à transformer les machines en hommes. Alors la culture ayant intégralement reçu la charge de fabriquer le progrès, la société serait libérée d'une malédiction millénaire qui la contraignait à asservir des hommes pour que le progrès soit. Désormais, l'histoire se ferait toute seule, et la société, placée en-dehors et au-dessus de l'histoire, pourrait jouir à nouveau de cette transparence et de cet équilibre interne dont les moins dégradées des sociétés dites primitives attestent qu'ils ne sont pas incompatibles avec la condition humaine.
Claude LEVI-STRAUSS, L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Seuil, 2011, p.89.