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Art inégalitaire...

Si la misère proprement dite devait être exclue (le secours par l'aumône constituant même un des cinq piliers de l'Islam), celle-ci ne devait pas moins maintenir un écart considérable entre la grande masse de la population, vivant dans une pauvreté décente, et une infime minorité d'individus fastueusement riches, suffisamment pour se livrer à des dépenses exagérées, folles, qui assuraient la survie du luxe et des arts. Cette position aristocratique venait, cette fois, directement de Nietzsche [...].
Michel HOUELLEBECQ, Soumission, Flammarion, 2015, Page 272.

Vieille pétasse...

[...] Les voix des moines s'élevaient dans l'air glacé, pures, humbles et bénignes ; elles étaient pleines de douceur, d'espérance et d'attente. Le seigneur Jésus devait revenir, il revenait bientôt, et déjà la chaleur de sa présence emplissait de joie leurs âmes, tel était au fond le thème unique de ces chants, chants d'attente organique et douce. Nietzsche avait vu juste, avec son flair de vieille pétasse, le christianisme était au fond une religion féminine.
Michel HOUELLEBECQ, Soumission, Flammarion, 2015, Page 218.

Philosophie de marché...

La politique relève-t-elle d'un savoir ? Platon répond oui et il veut confier les affaires de la cité au philosophe, qui détient ce savoir du bien. Aristote répond non et croit à la confrontation des convictions. Les technocrates néolibéraux sont d'une certaine manière les platoniciens d'aujourd'hui : pour eux, le marché est source de vérité et la parole du peuple ne peut produire que du désordre. Voilà pourquoi le néolibéralisme est tendanciellement antidémocratique : c'est le fameux "there is no alternative" de Margareth Thatcher. Mickaël FOESSEL (philosophe).
Le problème est que dès qu'on prétend contester le dogme de l'efficience des marchés, on se voit retourner l'éternel argument du totalitarisme. On vous balance Staline en pleine tête, comme s'il fallait décider entre le marché dérégulé ou le goulag. « Malheur à moi, je suis une nuance », écrivait Nietzsche. Aujourd'hui, il faut redonner une dignité à la volonté politique plutôt que d'attendre les effets enchanteurs d'une autorégulation qui ne profite qu'à une minoritéFrédéric GROS (philosophe).
Propos recueillis par Eric AESCHIMANN, Le Nouvel Observateur, 10/2012, p. 120.

Dette et expiation...

Selon Nietzsche, c'est par la dette que l'humanité est sorti du règne animal. [Deux conditions rendent possible le principe de la dette. D'une part, l'homme doit avoir une mémoire qui lui permet de promettre car il garde le souvenir de la douleur du châtiment. D'autre part, il lui faut une vision linéaire du temps, qui suppose implicitement que son écoulement est tendu vers une amélioration]. Ce sont bien le judaïsme, puis le christianisme et le protestantisme qui ont déployé l'horizon historique, qui ont propagé l'idée d'une Providence guidant l'humanité sur la voie d'un progrès indéfini.
Ce que l'on faisait autrefois pour l'amour de Dieu, on le fait maintenant pour l'amour de l'argent, c'est à dire pour l'amour de ce qui donne maintenant le sentiment de puissance le plus élevé et la bonne conscience.
Aurore, Nietzsche (1881).
[...] Le culte capitaliste a une originalité, remarque Walter Benjamin, il ne propose aucun rite expiatoire. Il n'y a pas de rédemption ni d'effacement des dettes. Pas de Yom Kippour, pas de crucifixion, pas d'absolution.
Le capitalisme est probablement le premier culte qui n'est pas expiatoire, mais culpabilisant.
Le capitalisme comme religion, Walter Benjamin (1921).
Les pauvres sont coupables d'être des ratés ou d'avoir échoué ; les riches sont coupables de jouir d'un confort qu'ils défendent jalousement. Plus les inégalités se creusent, plus la dette morale s'alourdit pour les uns comme pour les autres.
En cela, le système religieux est précipité dans un mouvement monstrueux. Une conscience monstrueusement coupable qui ne sait pas expier s'empare du culte, non pour y expier cette culpabilité, mais pour la rendre universelle.
Le capitalisme comme religion, Walter Benjamin (1921).
Non seulement Walter Benjamin a prophétisé la mondialisation du problème de la dette, mais il prévient que l'ascétisme n'est pas la solution : rien ne sert de prêcher la décroissance. Que faire ?
La pensée du surhomme déplace le "saut" apocalyptique non dans la conversion, l'expiation, la purification et la contrition, mais dans une intensification.
Le capitalisme comme religion, Walter Benjamin (1921).
Autrement dit, le surhomme est celui qui accepte toutes les contraintes, les intègre et trouve sa liberté au-delà d'elles...
LACROIX A. Philosophie magazine, 11/2011, p. 25.