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Famille anti-libérale...

[...] Autant l'individualisme libéral devait triompher tant qu'il se contentait de dissoudre ces structures intermédiaires qu'étaient les patries, les corporations et les castes, autant, lorsqu'il s'attaquait à cette structure ultime qu'est la famille, et donc à la démographie, il signait son échec final ; alors venait logiquement le temps de l'Islam.
Michel HOUELLEBECQ, Soumission, Flammarion, 2015, Page 271.

Corde au cou...

Sous la surface du développement des sociétés : le prix de la fiancée...
Toutes les sociétés horticoles, toutes celles de pasteurs, à quelques exceptions près [...], ont le prix de la fiancée [la dot consiste en un "paiement"]. Les chasseurs-cueilleurs sédentaires-stockeurs l'ont aussi [...]. Mais les chasseurs-cueilleurs nomades ne l'ont pas. 
Pourtant ils "paient" aussi, peut-on dire, pour les femmes, mais autrement : ils paient de leur personne. Le gendre se met au service du beau-père pendant des mois, des années, la longueur de ce temps coutumier étant très variable selon les cas [...] jusqu'à ce que, enfin, il puisse emmener la fille qui sera désormais considérée comme mariée. C'est ce que l'on peut appeler le "service pour la fiancée" [...]. Un tel brideservice se rencontre chez pratiquement tous les peuples agricoles ou éleveurs, mais c'est toujours, chez ces peuples, une type de mariage secondaire, [...] dévalorisé auquel le gendre a recours s'il ne dispose pas des biens du prix de la fiancée. [...] Mais chez les chasseurs-cueilleurs nomades, [...] c'est le seul, le mode normal et régulier. En tout cas chez les Pygmés, Négritos de Malaisie, les San [Bochimans], les Athapaskans et les Algonkins du Canada, les Shoshones du Grand Bassin, les chasseurs des Pampas, les Fuégiens, etc. 
La convergence de toutes ces données est claire : les chasseurs-cueilleurs sédentaires-stockeurs sont socialement très semblables à des céréaliculteurs, formant partout des sociétés fortement structurées par la richesse, alors que cette richesse semble ne jouer aucun rôle chez les chasseurs-cueilleurs nomades. Page 217. 
[...] Les chasseurs-cueilleurs [...] qui pratiquent normalement le service pour la fiancée, ont de bonnes raison d'améliorer la production, permettant d'abréger le temps du service ou même de l'abroger en donnant des biens à la place. Rien de tel [chez les Aborigènes d'Australie], non seulement parce que les obligations sont à vie [...], mais aussi parce que la quantité de ce qui est demandé n'est pas stipulée comme dans un contrat [...]. C'est pourquoi je dis que le chasseur n'a pas, dans ce type, d'intérêt ni d'incitation à accroître sa production. Page 275.
Alain TESTART, Avant l'Histoire, Gallimard 2012.

Peinards...

Les observations très précises, chiffrées en temps de travail, de Richard Lee sur les Kung, population San (Bochimans) du Botswana, et les recherches ethno-historiques de Sahlins montrèrent [...] sauf peut-être dans les raisons arctiques, que les chasseurs-cueilleurs ne passaient en moyenne, par jour, pas plus de quatre ou cinq heures pour acquérir leur nourriture. Ainsi, ces chasseurs-cueilleurs, dont beaucoup vivaient dans des régions désertiques ou quasi désertiques, travaillaient moins, et même beaucoup moins que les travailleurs des sociétés industrielles.
Alain TESTART, Avant l'histoire. Gallimard, 2012, p. 119.

Résistance...

Quelles sont les forces à l'oeuvre sous la surface du développement des sociétés humaines ?
[...] On peut tenter de dégager les causes profondes de la résistance que [des] sociétés opposent souvent au développement.
Ce sont d'abord la tendance de la plupart des sociétés dites primitives à préférer l'unité aux conflits internes [...]
Quand les peuples de l'intérieur de la Nouvelle-Guinée apprirent des missionnaires à jouer au football, ils adoptèrent ce jeu avec enthousiasme. Mais, au lieu de chercher la victoire d'un des deux camps, ils multipliaient les parties jusqu'à ce que les victoires et les défaites de chaque camp s'équilibrent. Le jeu s'achève non pas comme chez nous, quand il y a un vainqueur, mais quand on est assuré qu'il n'y aura pas de perdant. Page 84. 
[...] Presque toutes les sociétés dites primitives rejettent l'idée d'un vote pris à la majorité des voix. Elles tiennent la cohésion sociale et la bonne entente au sein du groupe pour préférables à toute innovation. La question litigieuse est donc renvoyée autant de fois qu'il est nécessaire pour qu'on parvienne à une décision unanime. Parfois, des combats simulés précèdent les délibérations. On vide ainsi de vieilles querelles et on passe seulement au vote lorsque le groupe, rafraîchi et rénové, a réalisé en son sein les conditions d'une indispensable unanimité. Page 84. 
En second lieu, le respect qu'elles manifestent envers les forces naturelles [...]. Le développement suppose que l'on fasse passer la culture avant la nature, et cette priorité donnée à la culture n'est presque jamais admise sous cette forme, sauf par les civilisations industrielles.
Si de misérables communautés indigènes d'Amérique du Nord et d'Australie ont longtemps refusé, refusent toujours dans certains cas, de céder des territoires moyennant des indemnités parfois énormes, c'est, au témoignage même des intéressés, parce qu'ils voient dans le sol ancestral une "mère". Page 86.
[...] Les Indiens Menomini de la région des Grands Lacs en Amérique du Nord, bien que parfaitement au courant des techniques agricoles de leurs voisins Iroquois, se refusaient à les appliquer à la production de riz sauvage, leur aliment de base, pourtant très propre à être cultivé, pour la raison qu'il leur était interdit de "blesser leur mère la terre". Page 86.
Enfin, leur répugnance à s'engager dans un devenir historique. [...] Les sociétés dites primitives, nous apparaissent telles, surtout, parce qu'elles sont conçues par leurs membres pour durer. Leur ouverture sur l'extérieur est très réduite, ce que nous appelons en français "l'esprit de clocher" les domine. En revanche, leur structure sociale interne a une trame plus serrée, un décor plus riche que celle des civilisations complexes. Aussi, des sociétés de très bas niveau technique et économique peuvent éprouver un sentiment de bien-être et de plénitude : chacune estime offrir à ses membres la seule vie qui mérite d'être vécue.

Proto-insémination...

Sous la surface de nos opinions, nos croyances et nos certitudes, les forces de la culture poussent et pressent au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer. Comme le dit Claude Lévi-Strauss, "l'anthropologie révèle que ce que nous considérons comme "naturel", fondé sur l'ordre des choses, se réduit à des contraintes et à des habitudes mentales propres à notre culture".
Petit tour de la perception de l'insémination dans différentes cultures...
[...] L'insémination avec donneur a son équivalent en Afrique, au Burkina Faso [...]. Dans cette société, chaque fillette est mariée de très bonne heure, mais avant d'aller vivre chez son époux elle doit, pendant trois ans au plus, avoir un amant de son choix et officiellement reconnu pour tel. Elle apporte à son mari le premier enfant né des oeuvres de son amant, mais qui sera considéré comme le premier-né de l'union légitime. 
[...] Dans d'autres populations africaines [...] un homme marié dont la femme est stérile peut, moyennant paiement, s'entendre avec une femme féconde [...]. En ce cas, le mari légal est donneur inséminateur, et la femme loue son ventre à un autre homme, ou à un couple sans enfant. 
[...] Au Tibet, [...] plusieurs frères ont en commun une seule épouse. Tous les enfants sont attribués à l'aîné, qu'ils appellent père. Ils appellent oncle les autres maris. Dans de tels cas, la paternité ou la maternité individuelle sont ignorées, ou l'on n'en tient pas compte. 
[...] Les Nuers du Soudan assimilent la femme stérile à un homme. En qualité d'"oncle paternel", elle reçoit donc le bétail représentant le "prix de la fiancée" payé pour le mariage de ses nièces, et elle s'en sert pour acheter une épouse qui lui donnera es enfants grâce aux services rémunérés d'un homme, souvent un étranger. 
[...] Chez les Yarubas du Nigeria, des femmes riches peuvent, elles aussi, acquérir des épouses qu'elles poussent à se mettre en ménage avec un homme.
[...] Dans tous les cas, des couples formés de deux femmes et que, littéralement parlant, nous appellerions homosexuels pratiquent la procréation assistée pour avoir des enfants dont une des femmes sera le père légal, l'autre la mère biologique. 
[...]Les sociétés sans écriture connaissent aussi des équivalents de l'insémination post mortem [...]. Une institution attestée depuis des millénaires (car elle existait déjà chez les anciens Hébreux), le lévirat, permettait et même parfois imposait que le frère cadet engendre au nom de son frère mort. 
[...] Chez les Nuers soudanais dont j'ai parlé, si un homme mourait célibataire ou sans descendance, un parent proche pouvait prélever sur le bétail du défunt de quoi acheter une épouse. Ce "mariage fantôme" comme disent les Nuer, l'autorisait à engendrer au nom du défunt, puisque ce dernier avait fourni la compensation matrimoniale créatrice de la filiation.
[...] Toutes ces formules offrent autant d'images métaphoriques anticipées des techniques modernes. Nous constatons ainsi que le conflit qui nous embarrasse tellement entre la procréation biologique et la paternité sociale n'existe pas dans les sociétés qu'étudient les anthropologues. Elles donnent sans hésiter la primauté au social, sans que les deux aspects se heurtent dans l'idéologie du groupe ou dans l'esprit des individus.
Claude LEVI-STRAUSS, L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Seuil, 2011, p. 69.

Prendre de la hauteur...

[...] L'anthropologue ne propose pas à ses contemporains d'adopter les idées et les coutumes de telle ou telle population exotique. Notre contribution est beaucoup plus modeste, et elle s'exerce dans deux directions. 
D'abord, l'anthropologie révèle que ce que nous considérons comme "naturel", fondé sur l'ordre des choses, se réduit à des contraintes et à des habitudes mentales propres à notre culture. Elle nous aide donc à nous débarrasser de nos oeillères, à comprendre comment et pourquoi d'autres sociétés peuvent tenir pour simples et allant de soi des usages qui, à nous, paraissent inconcevables ou même scandaleux. 
En second lieu, les faits que nous recueillons représentent une expérience humaine très vaste puisqu'ils proviennent de sociétés qui se sont succédé au cours des siècles, parfois de millénaires, et qui se répartissent sur toute l'étendue de la terre habitée. Nous aidons ainsi à dégager ce qu'on peut considérer comme des "universaux" de la nature humaine, et nous pouvons suggérer dans quels cadres se développeront des évolutions encore incertaines, mais qu'on aurait tort de dénoncer par avance comme des déviations on des perversions.
Claude LEVI-STRAUSS, L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Seuil, 2011, p. 74.

La pendule, la locomotive et le processeur...

[...] Les sociétés qu'étudient les anthropologues, comparées à nos sociétés plus grosses et plus compliquées, sont un peu comme des sociétés "froides" par rapport à des sociétés "chaudes" : des horloges comparées à des machines à vapeur. Ce sont des sociétés qui produisent peu de désordre, les physiciens diraient "de l'entropie", et qui tendent à se maintenir indéfiniment dans leur état initial (ou ce qu'elles imaginent être un état initial) ; ce qui explique que, vue de dehors, elles paraissent sans histoire et sans progrès
Nos propres sociétés ne font pas seulement un grand usage de machines thermodynamiques ; du point de vue de leur structure interne, elles ressemblent à des machines à vapeur. Il faut qu'existent en elles des antagonismes comparables à celui qu'on observe dans une machine à vapeur, entre la source de chaleur et l'organe de refroidissement. Nos sociétés fonctionnent sur une différence de potentiel : la hiérarchie sociale, qui, à travers l'histoire, a pris les noms d'esclavage, de servage, de division de classes, etc. De telles sociétés créent et entretiennent en leur sein des déséquilibres qu'elles utilisent pour produire à la fois beaucoup plus d'ordre [... sur le plan culturel] (nous cultivons la terre, nous construisons des maisons, nous produisons des objets manufacturés...), mais, sur le plan des relations entre les personnes, beaucoup plus d'entropie (nous dissipons nos forces et nous épuisons dans les conflits sociaux, les luttes politiques, les tensions psychiques...). 
[...] L'idéal serait sans doute dans une troisième voie : celle qui conduirait à fabriquer toujours plus d'ordre dans la culture, sans qu'il faille le payer par un accroissement d'entropie dans la société. Autrement dit, et comme le préconisait le comte de Saint-Simon en France au début du XIXe siècle, savoir passer, je cite, "du gouvernement des hommes à l'administration des choses". En formulant ce programme, Saint-Simon anticipait à la fois sur la distinction anthropologique entre la culture et la société, et sur cette révolution qui s'opère en ce moment sous nos yeux avec les progrès de l'électronique. Peut-être nous fait-elle entrevoir qu'il sera un jour possible de passer d'une civilisation qui inaugura jadis le devenir historique, mais en réduisant des hommes à la condition de machines, à une civilisation plus sage qui réussirait, comme on commence de le faire avec les robots, à transformer les machines en hommes. Alors la culture ayant intégralement reçu la charge de fabriquer le progrès, la société serait libérée d'une malédiction millénaire qui la contraignait à asservir des hommes pour que le progrès soit. Désormais, l'histoire se ferait toute seule, et la société, placée en-dehors et au-dessus de l'histoire, pourrait jouir à nouveau de cette transparence et de cet équilibre interne dont les moins dégradées des sociétés dites primitives attestent qu'ils ne sont pas incompatibles avec la condition humaine.
Claude LEVI-STRAUSS, L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Seuil, 2011, p.89.

Naissance de l'inégalité. L'invention de la hiérarchie - Brian Hayden.

[...] Comment et pourquoi l'inégalité est née des communautés égalitaires qui l'ont précédée ? Page 5. 
Contrairement à ce que l'on pensait au début du XXe siècle, le mouvement vers l'inégalité n'est pas lié à la production de la nourriture puisqu'il apparaît plusieurs millénaires avant l'agriculture. Page 6. 
Selon le paradigme des Lumières, la phase qui suit l'égalitarisme primitif se caractérise par la garde des animaux et l'établissement d'un contrôle politique au niveau de la parenté mais sans propriété privée. La phase suivante voit le développement de l'agriculture et l'institution de la propriété privée des ressources (en particulier de la terre), en même temps que la vie sédentaire, la division du travail, l'échange, le gouvernement de la communauté et les lois. On considère alors que c'est au cours de cette phase agricole que d'importantes inégalités apparaissent. La phase finale, dans ce schéma, aboutit à l'émergence de la civilisation. Page 8. 
Certains, comme Voltaire et Condorcet, estimaient que la pensée rationnelle (le raisonnement) et le désir d'améliorer son sort étaient à même d'élever le peuple jusqu'aux plus hauts sommets du progrès (impliquant un surcroît de richesse et de loisir) pour culminer en des civilisations complexes : ainsi la principale source des inégalités serait, avec l'environnement politique dans lequel on naît, l'éducation. Page 9. 
Pour d'autres, comme Turgot, ministre des finances sous Louis XV, et John Millar, l'adoption du pastoralisme et de l'agriculture seraient aussi des facteurs importants qui auraient entraîné l'augmentation démographique, les surplus, la propriété, les villes, le commerce, la division du travail, et les inégalités, dont l'esclavage. L'accumulation de richesses et la transmission par héritage de la propriété privée étaient considérées comme particulièrement importantes dans la création des inégalités. Page 9. 
Rousseau également incluait la possession des ressources et la division du travail parmi les facteurs responsables de l'émergence de conflits qui engendrèrent des lois et les systèmes politiques établissant les inégalités. Page 10.
Au milieu du XIXe siècle et au début du XXe, l'opinion majoritaire chez les intellectuels était alors que tous les hommes naissent inégaux, particulièrement en ce qui concerne la race, la classe et le sexe. Page 10. 
Cependant, quelques voix discordantes s'opposèrent à ce consensus  plus particulièrement celles de John Stuart Mill et de Karl Marx associé à Friedrich Engels. [...] Ils ne faisaient pas appel à des facteurs racistes ou biologiques pour expliquer les inégalités, insistant plutôt sur le rôle des élites exploiteuses qui utilisaient les facteurs technologiques et économiques pour créer des inégalités. Page 11. 
A la fin des années 1890, Emile Durkheim [...] avança que, livrés à eux-mêmes, les individus sont tenaillés par des désirs sans fin, dont la perpétuelle insatisfaction peut conduire au désespoir et au suicide. Le rôle de la société est de contenir les désirs et les aspirations sociales, en assignant les individus à des classes aux prérogatives inégales. Page 12. 
Parmi les approches modernes, le clivage fondamental se place entre celles qui mettent en avant les facteurs cognitifs, sociaux et culturels pour expliquer l'apparition de l'inégalité [position dite relativiste], et celles qui privilégient les facteurs matériels et écologiques [position écologiste]. Page 23. 
[La position relativiste] doit être extrêmement déterminée pour tenir position face à tous les faits récurrents que l'archéologie nous montre [...] : 
1) Premièrement, il existe une sorte d'universalité chronologique. [...] Ce n'est qu'à partir du Paléolithique supérieur et surtout du Mésolithique que des sociétés développant des hiérarchies économiques s'accroissent et s'étendent géographiquement. Page 23.
[...] Deuxièmement, il existe de fortes corrélations géographiques. [...] Il est évident que dans les environnements les moins productifs (comme le centre de l'Australie ou, en Amérique, le Grand Bassin) les inégalités sociales ne se développent pas, ou peu, tandis que dans les environnements plus productifs elles atteignent un haut degré. Page 23.
[...] Troisièmement, il existe de fortes corrélations socio-économiques et culturelles. Les sociétés dépourvues de hiérarchies sociales marquées [étaient le plus souvent caractérisées par des] ressources alimentaires limitées, une faible densité de population, aucun stockage, peu ou pas d'objets de prestige, une grande mobilité, une appropriation peu développée des ressources et des matières premières, une forte éthique du partage et un faible niveau de compétition, en particulier sur le plan économique. A l'opposé, les sociétés à hiérarchies sociales marquées se procuraient davantage de ressources, avaient une densité de population plus élevée, étaient plus sédentaires, instauraient l'appropriation des ressources et des matières premières, rivalisaient de surplus et transformaient ces surplus en d'autres services ou bien de prestiges qui pouvaient devenir objet de compétition. Page 24. 
[...] Suivant le modèle fonctionnaliste, le principal avantage [des hiérarchies élitaires] est que les inégalités socioculturelles aident les gens à affronter les problèmes de production, les crises, le stress, etc. De tels modèles sont souvent combinés avec des modèles démographiques : la pression démographique et le confinement engendreraient des famines ou des conflits à répétition. Suivant ces modèles, la population est plus ou moins acculée à accepter l'inégalité sociale ; les élites étant originellement formées de gens agissant de façon altruiste pour le bien de la communauté, elles ne doivent être qu'en petit nombre. Page 28. 
Contrastant avec ces vues coercitives, les approches politiques mettent en avant la quête de l'intérêt individuel comme force majeure de l'émergence des inégalités socio-économiques. Selon certaines versions, un changement dans les conditions environnementales autorise une petite majorité à profiter de leur situation et à exiger des concessions de la communauté. Page 28. 
[... Dans les villages mayas,] les élites locales n'apportaient strictement aucune aide matérielle aux autres membres de la communauté en temps de crise mais cherchaient au contraire les moyens de profiter de l'infortune des autres. Ce fut un tournant majeur dans ma façon de comprendre le développement des inégalités socioéconomiques. [...] Ce que j'ai lu ensuite d'une large gamme de témoignages ethnographiques venant de tous les points du globe m'a montré que c'était, en fait, typique des élites transégalitaires(1) dans les villages et les chefferies traditionnelles. [...] Dans presque tous les cas où des inégalités socioéconomiques existaient , la production de surplus de nourriture était un résultat prévisible en année normale. En outre, quand le niveau de surproduction augmentait, le niveau d'inégalité socioéconomique et le niveau de complexité sociale en général augmentait également. [...] Cette observation conduisait directement à la notion suivante : plutôt que d'être forcés à accepter des relations socioéconomiques inéquitables, peut-être que beaucoup, sinon tous les membres de la communauté étaient leurrés et attirés dans ce type de relations par des chefs pleins d'initiatives qui utilisaient d'une certaine façon les surplus à leur avantage. Page 30. 
(1) Les sociétés transégalitaires se situent entre les sociétés de chasseurs-cueilleurs où l'égalitarisme est la règle générale et les chefferies clairement stratifiées. 
[...] Une variante du modèle politique basé sur les surplus postule que, dans des conditions favorables d'échange, ou dans des situations ou d'autres ressources de valeur peuvent être extraites et échangées contre de la nourriture, l'inégalité sociale peut également apparaître dans des zones ou l'agriculture n'est pas très productive [lieux stratégiques pour le contrôle des échanges, mines de sel, etc.]. Page 37. 
[...] L'accumulation de richesse en elle-même n'entraîne pas l'inégalité sociale et l'instauration de hiérarchies. [...] C'est le contrôle politique sur les gens [...] qui constitue en réalité la caractéristique de la complexité culturelle et de l'inégalité sociale. D'un autre côté, la maîtrise de la richesse est une des composantes les plus communes, sinon universelles, des stratégies utilisées pour établir des contrôles politiques. Page 39. 
[...] L'explication la plus populaire parmi les archéologues [...] est la pression démographique. [...] D'après ce modèle, les communautés investissent certain individus compétents d'un pouvoir et d'une autorité hiérarchique de façon à traiter rapidement et efficacement les situations défavorables. [...] Cependant, au niveau le plus basique, les mécanismes de la pression démographique ne sont pas réalistes. En effet, il existait une population entièrement contenue en Afrique pendant deux millions d'années qui ne pouvait s'échapper autrement que par l'isthme de Suez. Pourtant, l'émergence des sociétés transégalitaires, de la sédentarité et de la domestication s'est produite pratiquement en même temps, sinon plus tard, en Afrique que sur les autres continents. Page 41. 
Je suggère que la facteur clé, à l'origine de l'accélération exponentielle du développement et du changement au cours des trente derniers millénaires fut la capacité de produire, stocker et transformer des surplus de nourriture et l'introduction concomitante d'une compétition basée sur l'économie. Page 45. 
L'apparition de technologies de prestige, peut-être dès le Paléolithique moyen mais plus sûrement au Paléolithique supérieur, est le reflet de la capacité à acquérir et transformer des quantités significatives de nourriture de manière régulière et fiable. Page 48. 
Il y a trois composantes essentielles au modèle que je propose pour expliquer les origines de l'inégalité :
1) La production de surplus
2) Le transformation des surplus en dettes, obligations ou bien convoités (propriété, festins, objets de prestiges, prix de la fiancée et dots, accès au surnaturel, etc.).
3) La recherche de l'intérêt personnel entraînant l'introduction d'inégalités et des avantages particuliers. Page 49. 
D'après les psychologues, les formes extrêmes de personnalités (psychopathes) pratiquent le "profit" apparaissent dans une certaine mesure dans toutes les classes sociales indépendamment de l'éducation, et dans toutes les populations, même parmi les sociétés les plus simples de chasseurs-cueilleurs. Ainsi, il semble qu'il y ait une composante génétique à un tel comportement. Page 49. 
[...] La cause majeure de l'intensification de la production de nourriture dans les sociétés transégalitaires n'est ni le manque de nourriture, ni la pression démographique, mais bien plutôt la génération de davantage de surplus pour obtenir du pouvoir, de la richesse et des avantages de survie. Une fois que le stratagème des chefs est lancé et accepté, il implique pratiquement toute la communauté par ses ramifications et ses effets secondaires même si, au début, seules quelques personnes soutenaient activement les activités du leader. Une fois que le bon déroulement de la tactique des chefs est toléré, refuser d'y participer conduit à se marginaliser et à perdre du pouvoir au sein de la communauté. [...] Dans les sociétés non-industrielles, le travail humain est souvent le facteur limitant de la production de surplus si bien que la reproduction humaine croît également autant qu'il est possible, entraînant là un effet rétroactif. Il en est résulté la remarquable croissance exponentielle de la population, de la consommation d'énergie et de la complexité depuis l'apparition de la compétition économique dans les sociétés transégalitaires. Page 69.
Bryan HAYDEN, Naissance de l'inégalité - L'invention de la hiérarchie, Biblis, 2008.

Corde au cou...

Les ethnologues ont identifié [le mariage] dans toutes les sociétés. [Malgré] les formes les plus variées [...] ils lui [ont attribué] une fonction universelle : celle de permettre que les nouveaux-nés soient reconnus légitimes par des parents. 
Cette approche a [... mis] en lumière la dissociation, fréquente dans nombre de sociétés, des rôles de géniteur et de détenteur de l'autorité parentale. Ainsi, dans les années 1950, l'anthropologue Edmund Leach [à travers l'étude du mariage nayar (1) en Inde du Sud, suggérait] que formation du couple, procréation et reconnaissance des enfants n'ont aucune raison objective de coïncider. 
Les sociologues, de leur côté, ont montré que le mariage, dans les sociétés modernes, a une spécificité qui ne se rencontre pas ailleurs : il tend à être systématiquement conçu comme devant résulter d'un choix personnel reposant sur des affinités électives. 
[...] A tel point que les préoccupations matérielles, quoiqu'elles demeurent évidemment présentes, sont aujourd'hui disqualifiées, dès lors qu'il s'agit de justifier un choix amoureux. De ce point de vue, le mariage homosexuel peut être compris comme une étape de plus dans un mouvement historique de longue durée qui sacralise la liberté de choix individuel et fait de l'authenticité du sentiment la seule norme recevable du mariage.
Cyril LEMIEUX, Alternatives Economiques, 12/2012, p. 79.
(1) Caractérisé par trois rôles masculins : mari, géniteur et parent responsable.

L'article se termine par une parenthèse...
Toutes les études sociologiques montrent [...] la persistance d'un fait troublant : l'homogamie sociale, c'est-a-dire le fait que bien que nous ayons le choix plus ou moins complet de notre conjoint, nous nous unissons préférentiellement avec quelqu'un qui partage notre statut socio-économique.
Rien de bien "troublant" à cela : difficile de "choisir" un conjoint dans un groupe (social en l'occurrence) dont on ne côtoie pas les membres car ils n'ont pas les mêmes lieux de vie, les mêmes loisirs, les mêmes goûts culturels, les mêmes horaires de travail, etc.

Transfert pictural...

[...] L'art des cavernes suggère que [les] sociétés paléolithiques devaient être puissamment réglementées. Sur des milliers d'oeuvres, on est frappé de constater que les animaux sont toujours coupés de leur milieu. [...] A travers les diverses espèces figurées, et sagement classées, ces représentations animales nous parlent des hommes [...]. La classification des espèces sous-tendant des catégories sociales, c'est ce que, en ethnologie, on appelle le totémisme. 
[...] Voilà donc un type de société qui n'est pas du tout simple, mais au contraire très organisé, dans lequel, par exemple, on ne pouvait probablement pas se marier avec n'importe qui [...]. 
[On peut formuler] une distinction entre deux types de chasseurs-cueilleurs actuels. Chez les [Aborigènes australiens], le résultat de la chasse est accaparé par les proches (comme le père de l'épouse, son frère...). Chez les [San ou les Inuits], le chasseur, ou l'individu défini comme tel selon des règles complexes, s'en approprie l'essentiel pour le distribuer comme bon lui semble. Une des conséquences de la première forme de distribution [...] est que le chasseur a peu d'intérêt personnel à développer la production. Et c'est ainsi que l'on voit, pendant tout le paléolithique supérieur, un nombre extrêmement réduit d'inventions, par comparaison avec l'explosion technologique qui marquera la fin du pléistocène. [...] On comprendra aussi que les structures sociales expliquent le faible développement de la production

Au détour de ses propos, l'auteur rappelle que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, des civilisations ont pu inventer la roue sans imaginer le principe du chariot !
[...] Voici environ 4 000 ans, en Amérique centrale, les Zapotèques ont fabriqué de tout petits véhicules (inutiles ?) munis de quatre roues. Ils n'ont pour autant jamais eu l'idée d'utiliser la roue à plus grande échelle pour en faire des chariots.

Alain TESTART (propos recueillis par Fabien GRUHIER), Le Nouvel Observateur, 12/2012, p. 110.

Tartare façon korowai...

Journaliste - Vous mangiez vos ennemis pour être plus forts ? 
Korowai - Non, on les mangeait pour le goût. Rien à voir avec la force. C'est comme la pêche. Pourquoi vous pêchez du poisson ? Pour manger ! Parce que vous trouvez ça bon. C'est pareil avec les gens.
France 5, Les Korowai, peuple des arbres, 03/11/2012.

A bien y réfléchir...

Outre que de tels rites [d'anthropophagie] s'accomplissent le plus souvent de manière fort discrète, portant sur de menues quantités de matière organique pulvérisée ou mêlée à d'autres aliments, on reconnaîtra, même quand elles revêtent des formes plus franches, que la condamnation morale de telles coutumes implique soit une croyance dans la résurrection corporelle qui serait compromise par la destruction matérielle du cadavre, soit l'affirmation d'un lien entre l'âme et le corps et le dualisme correspondant, c'est-à-dire des convictions qui sont de même nature que celles au nom desquelles la consommation  rituelle est pratiquée, et que nous n'avons pas de raison de leur préférer. D'autant plus que la désinvolture vis-à-vis de la mémoire du défunt, dont nous pourrions faire grief au cannibalisme, n'est certainement pas plus grande, bien au contraire, que celle que nous tolérons dans les amphithéâtres de dissection. 
Claude LEVI-STRAUSS, Tristes tropiques, p. 464.

L'origine des systèmes familiaux - Emmanuel Todd

Emmanuel Todd explique et anticipe l'histoire politico-économique moderne de tous les peuples à travers leurs structures familiales à l'époque pré-industrielle, remet en cause certains principes fondamentaux de la science anthropologique formalisée en particulier par Claude Lévi-Strauss, et en déduit que les structures familiales occidentales, dites "modernes", sont en réalité les mêmes qu'au paléolithique, et par la-même, que les structures communautaires ou patriarcales, considérées comme archaïques, sont des évolutions récentes et logiques...

10 points clefs qui font réfléchir...
1. Dans la plupart des pays où avait eu lieu une révolution communiste endogène (Russie, Chine, Yougoslavie, Vietnam) ainsi que dans la plupart des régions où le vote communiste était fort dans le cadre d'un système démocratique (Italie centrale, Finlande du Nord), on pouvait identifier en milieu paysan traditionnel une forme anthropologique spécifique, la famille communautaire, associant [...] un père et ses fils mariés. Page 13. 
2. Dans L'illusion économique, j'ai expliqué le conflit entre deux types de capitalisme par la persistance de valeurs anthropologiques héritées du fond paysan. Le capitalisme ultra-libéral anglo-saxon, passionné de court terme, de profit et de consommation, reflète les valeurs de mobilité de la famille nucléaire absolue. Les capitalisme japonais et allemand, attachés à l'investissement technologique, au long terme et à la production, reproduisent, dans le contexte de la globalisation économique, les valeurs de continuité de la famille souche. Page 14.
3. [...] L'une des certitudes auxquelles je suis arrivé est que l'Europe, placée sur la périphérie de l'Ancien Monde, est sur le plan familial un conservatoire de formes archaïques, et que nous sommes restés, pour ce qui concerne l'organisation anthropologique, assez proche de la forme originelle. C'est parce que nous avons échappé à des évolutions paralysantes pour le développement technologique et économique que nous avons été, durant une brève période, en tête de la course au développement, bien que nous n'ayons, nous autres Occidentaux, inventé ni l'agriculture, ni la ville, ni le commerce, ni l'élevage, ni l'écriture, ni l'arithmétique. Page 15. 
4. Les généralisations anthropologiques n'ont jamais été capable d'intégrer à leurs modèles les Européens, apparemment dispensés par leur réussite économique de prendre place dans une loi englobant l'ensemble de l'humanitéPage 22. 
5. Soit deux traits mutuellement exclusifs, A et B, représentés sur une carte. Si le trait B occupe une zone centrale d'un seul tenant et si le trait A est réparti dans plusieurs zones séparées périphériques, il est probable que le trait B a été une innovation qui s'est diffusé vers la périphérie. Les zones caractérisées par le trait A représentent l'implantation résiduelle d'un trait antérieurement prédominant sur l'ensemble de l'espace cartographiéPage 24. 
6. L'agriculture s'est elle-même répandue selon un processus de diffusion qui n'a laissé subsister la chasse et la cueillette que dans des zones résiduelles périphériquesPage 30.  
7. L'innovation patrilinéaire et communautaire a en réalité fini par casser le processus de développement là où elle s'est imposée, parce qu'elle a aboutit dans sa phase finale à un abaissement du statut de la femme qui a diminué le potentiel éducatif de la population concernée. Page 28. 
8. L'absence de règle n'apparaît plus comme le résultat d'une implosion mais comme un état ancien. Avant l'égalité et l'inégalité, il y avait l'indifférence à la question de l'égalité. Avant l'autorité et la liberté, il y a l'indifférence à la question de l'autorité. Page 65. 
9. La sédentarisation ne s'identifie pas au passage à l'agriculture. Les historiens du Moyen-Orient admettent désormais qu'elle a précédé la domestication des plantes [...]. Réciproquement, l'agriculture n'implique pas une sédentarisation définitive. La technique du brûlis suppose un déplacement du groupe au bout de quelques années d'exploitation du groupe. Page 74. 
10. La distribution géographique [dans le monde] des types familiaux matrilocaux apparaît dès le premier coût d'oeil parfaitement périphérique. Page 105.